Rio de Janeiro - Enquête

DECRYPTAGE - Quel bilan après cinq ans de pacification des favelas de Rio de Janeiro ?

Isadora PLUMASSEAU (lepetitjournal)-Brésil - mardi 8 avril 2014
L'occupation du Complexo da Maré par les forces de l’ordre est un sérieux rappel : la pacification des favelas de Rio est loin d’être terminée dans les zones nord et ouest de la ville. Après les récents heurts entre trafiquants et Unités de police, l’efficacité de la police est en discussion.
L'occupation du Complexo da Maré par les forces de l’ordre depuis la fin du mois dernier est un sérieux rappel : la pacification des favelas de Rio est loin d’être terminée dans les zones nord et ouest de la ville. Après les récents heurts entre trafiquants et Unités de police pacificatrice (UPP) et les suspicions de corruption policière, la question de l’efficacité de la pacification sur le long terme est plus que jamais en débat.

L’événement était à la une de tous les journaux brésiliens : l’occupation éclair du Complexo da Maré par le Bope (Bataillon des opérations spéciales) et le Batalhao de Choque (Bataillon de choc) le 30 mars dernier. L’opération massive a demandé le déploiement de 1.400 hommes qui ont maîtrisé la zone en à peine 15 minutes.

L’occupation de cette favela située dans une zone clef, celle des principaux axes de la ville (la ligne jaune, rouge, l’avenida Brasil et l’aéroport International Galeão), est un succès et cette communauté de presque 130.000 personnes s’apprête ainsi à accueillir une nouvelle UPP, la 39e de la ville depuis le lancement du programme de pacification en 2008.

Tout a commencé le 19 décembre 2008 lorsque les drapeaux de l’État de Rio de Janeiro et du Brésil ont été plantés au sommet de la favela de Santa Marta, dans la zone sud, pour signifier le retour du territoire dans le giron de l’État, hors des mains des trafiquants et des milices. Ce programme d’un nouveau genre, dont les opérations ont été diffusées en direct à la télévision, s'est construit autour d’un slogan : "O novo é o novo". Cet appel à la nouveauté, un nouveau programme, de nouvelles forces de polices formées spécialement à cet effet, a changé le visage d’un grand nombre de favelas de Rio, la vie des habitants de ces communautés, mais aussi de la ville toute entière, et enfin l’image même d’un pays à la recherche d’une place au soleil des nations qui comptent.

Des chiffres encourageants
Ce n’est pas un hasard si les lieux d’implantation des UPP (la zone sud touristique, la zone portuaire, les environs du Maracanã, etc.) correspondent en grande partie aux zones sensibles d’accueil de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympiques de 2016. En effet, si la désignation en 2007 du Brésil comme pays organisateur du Mondial a pu avoir lieu, c’est que les craintes sécuritaires du comité de la Fifa avaient été en amont prises en compte par le gouvernement brésilien. L’année suivante le processus de pacification était lancé. Les résultats encourageants qu’il a démontrés ont ensuite joué en la faveur du Comité olympique brésilien. Ainsi, l’installation des UPP aurait diminué le nombre d’homicides dans les favelas concernées de 65%, selon la Folha de São Paulo. Les banlieues non pacifiées de la ville affichent quant à elles un nombre d’homicides 20 fois supérieur à celui de leurs voisines plus chanceuses, d’après les statistiques de l’Institut de sécurité publique.

Cependant, des doutes persistent quant à l’inégalité de traitement des différentes zones de la ville, mais aussi quant à l’efficacité de la pacification à long terme. L’emplacement des UPP pour la majorité dans la zone sud est souvent vu par les détracteurs du projet comme une manoeuvre électoraliste de Sergio Cabral, l’ex-gouverneur de l’État de Rio de Janeiro, dont la réélection en 2011 a été fortement basée sur la pacification. C’est notamment l’avis de Marcus Ianoni, professeur de sciences politiques à l’Université fédérale fluminense, qui a déploré dans le Jornal do Brasil un projet qui ne prend pas suffisamment en compte le développement des communautés, suite logique de la pacification : "Il est nécessaire de tenir compte des associations des communautés pour qu’elles participent à la formulation d’idées et à l’implémentation d’actions sociales. Si les UPP ne sont pas accompagnées de politiques sociales d’impact, leur action s’épuisera." Outre la sécurité, les habitants des favelas réclament ainsi une aide plus poussée de l’État en matière de santé, d’éducation, de salubrité, d’emploi. La question du simple déplacement de la violence et des activités illicites dans d’autres quartiers de Rio continue aussi à se poser.

Ces dernières semaines, des incidents violents et des manifestations de mécontentement des habitants de certaines favelas de la ville se sont produits avec des conséquences plus ou moins graves. Le retour du Bope au Complexo do Alemão après la mort de quatre policiers de l’UPP depuis février atteste que la paix est loin d’être acquise dans ces communautés. De même, l’occupation du métro General Osorio, à Ipanema, par un groupe d’habitants de la favela de Cantagalo, pour protester contre l’arrestation de deux hommes, nous rappelle que les Cariocas des morros ne sont pas toujours en accord avec les méthodes d’une police pacificatrice qui reste avant tout une police militaire. Les habitants de certaines favelas comme celles de Jacarezinho ou de la Rocinha rapportent également de nombreux incidents impliquant des policiers corrompus ou tout simplement violents au quotidien. Cela n’empêche pas le gouvernement de l’État de Rio de Janeiro de poursuivre la pacification avec l’implantation d’une 40e UPP avant la Coupe du Monde en juin.

Isadora PLUMASSEAU -(lepetitjournal) Brésil) mardi 8 avril 2014


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