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Puerto Apache, un problème du XXIe siècle

Marie Torres - 26 octobre 2015
Début du XXIe siècle, l’Argentine est en pleine crise économique. À Puerto Apache, un quartier de Buenos Aires, des exclus de « la vie normale » tentent de survivre. C’est leur histoire que "le Rat" raconte avec un certain détachement, une pointe de sensibilité et beaucoup d’humour. Un vrai régal.

Alors que le XXIe siècle commence, l’Argentine traverse une grave crise économique. Nombre de personnes sont sur le bord du chemin. Exclus de « la vie normale ». À Buenos Aires, dans le quartier portuaire de Puerto Apache, une poignée d’entre eux, de ces exclus de « la vie normale », tentent de s’organiser pour ne pas sombrer dans la misère.

« À Puerto Apache il y a, je sais pas, vingt ou trente blocs. On a tracé les rues, on a tiré au sort, on a donné à chacun sa parcelle, mais on a rien brûlé. S’il y avait des arbustes ou des plantes à déplacer, on les a déplacés. On est pas venus ici pour tout saccager. On est venu ici parce que les gens ont besoin d’un endroit pour vivre. Nous, on est réglos. On a nos embrouilles, comme tout le monde, parce qu’on a pas le choix mais on est réglos. »

Une plongée dans l'univers sombre de l'Argentine 

Quand le roman débute, le Rat, le narrateur qui vit de petits larcins et travaille pour le Pélican, un caïd de la ville, est dans de sales draps. Lié, pieds et mains, à une chaise, il est torturé par trois hommes qui tentent de le faire parler. Mais de quoi ? Le Rat l’ignore, tout comme il ignore pourquoi ils s’en prennent à lui, et qui est derrière cette bastonnade. Car à Puerto Apache, les règlements de compte, les guerres de pouvoir sont choses fréquentes.  Alors, le Rat va chercher à découvrir qui en veut à sa peau. Et nous, lecteurs, nous allons le suivre tout au long de sa quête. Rencontrer ses amis, ses amours, son père, ses contacts... Pénétrer avec lui dans cet espace bien particulier qu'est Puerto Apache, ce « problème du XXIe», comme il le nomme. Et plus largement, dans l'univers sombre de l'Argentine de ce début de siècle qu'il sait peindre avec humour et beaucoup de dérision. 

« S’il y a quelque chose qui représente bien cette époque, c’est le téléphone portable. Les bruits de portable, dans toutes leurs déclinaisons, c’est un peu comme la bande-son d’un film sans queue ni tête qui raconterait l’histoire de sept millions d’Argentins parlant tous en même temps dans leur téléphone. Je me suis demandé plusieurs fois ce qu’on ferait sans les portables. Est-ce qu’on se bougerait plus le cul ? Est-ce qu’on se raconterait moins de conneries ? Est-ce qu’on arrêterait un peu de râler ? Et avec les économies qu’on ferait, est-ce qu’on pourrait payer la dette extérieure ? »

Juan Martini fait de son héros, le Rat, un véritable privé. À la Philip Marlowe 

Et si vous pensez qu’une histoire qui se déroule dans un bidonville car, quoi qu’en dise le Rat, Puerto Apache est un bidonville, qu’une telle histoire ne peut être que sordide, voire glauque, détrompez-vous.  Elle ne l’est pas. Bien au contraire. Certes, Puerto Apache est un roman noir, dans le sens où il y a une énigme à résoudre et que l’action se passe dans une réalité sociale bien précise, la crise économique argentine. Mais Puerto Apache est aussi, et surtout, un roman « détective ». Car Juan Martini fait de son héros, le Rat, un véritable privé. À la Philip Marlowe. Même humour. Cet humour qui fait que lorsque vous avez commencé le roman vous n’avez plus envie de le lâcher. Et quand vous le fermez, vous êtes heureux  de le retrouver,  pour déguster des passages… comme peut-être celui-ci…

« Mon vieux, il aimait bien les cow-boys. Il disait que le plus connu, c’était John Wayne. [...] Il aimait bien aussi un type dont personne se rappelle, un acteur quelconque, ni bon ni mauvais [...] Il s’appelait Randolph Scott, et jouait dans Colt.45, un film qui doit avoir à peu près cinquante ans. À cette époque, les gens devaient pas être bien grands, ils avaient  les bras courts, des chemises un peu moulantes et des pantalons remontés jusqu’au nombril. " Regarde Alan Ladd par exemple ", me disait mon vieux. Mais lui, je voyais pas qui c’était. »

Julio Cortázar disait de Juan Martini (1944) qu’il avait « sa propre voix comme tout vrai écrivain qui est à la fois différente et en résonance avec celle de ses frères de sang et de culture ». Difficile de dire mieux.


Marie Torres pour www.micmag.net
Puerto Apache
Juan Martini
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Julie Alfonsi et Aurélie Bartolo.
Editions Asphalte, octobre 2015
21 euros

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