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Siegfried à l'Opéra Bastille : Calixto Bieito confronte l'oeuvre de Wagner à une nature en déroute

Jean-Christophe Mary - 
Troisième volet de "L’Anneau du Nibelung", "Siegfried" de Wagner revient à l’Opéra Bastille dans une nouvelle production de Calixto Bieito. L’ouvrage, créé le 16 août 1876 à Bayreuth, occupe une place singulière dans la tétralogie : celle d’un récit initiatique où l’héroïsme naissant se confronte à

À Paris, le Ring demeure une rareté. Après plus d’un demi-siècle d’absence, l’Opéra national de Paris avait renoué avec la tétralogie en 2013, à l’Opéra Bastille, dans la mise en scène de Günter Krämer.

radicalité des images, tension dramatique permanente, refus de toute illustration littérale

La présente production de Siegfried s’inscrit dans cette histoire discontinue, marquée par de longues attentes et des retours toujours scrutés, tant l’œuvre cristallise les enjeux esthétiques, philosophiques et politiques du théâtre wagnérien. Metteur en scène majeur de la scène lyrique européenne, Calixto Bieito est désormais une figure familière du public parisien. Ses mises en scène de Lear (2016), Carmen (2017), Simon Boccanegra (2018) et plus récemment The Exterminating Angel (2024) ont imposé une signature reconnaissable : radicalité des images, tension dramatique permanente, refus de toute illustration littérale.

Avec Siegfried, Calixto Bieito poursuit une réflexion déjà amorcée dans les volets précédents du Ring. Le monde qu’il donne à voir est dystopique, marqué par l’effondrement écologique, la perte des repères naturels et la violence sourde d’une civilisation arrivée à son point de rupture. Le héros wagnérien y apparaît comme une figure problématique, ni dieu ni pleinement humain, évoluant dans un univers où l’innocence ne garantit plus le salut. Les décors de Rebecca Ringst traduisent avec force cette vision d’un monde inversé. La forêt, élément central de l’imaginaire wagnérien, n’est plus ici un espace protecteur ou initiatique, mais une forêt verdoyante et inquiétante, dont les arbres sont suspendus à des portiques, la cime tournée vers le sol.

Cette inversion visuelle suggère une nature qui a perdu son ordre, son ancrage, son essence même. Dans cet environnement instable, Siegfried manipule une portière de voiture, objet anachronique et trivial, qui devient un accessoire dramaturgique à part entière. Elle évoque à la fois les restes d’un monde industriel disparu et l’enfermement mental du héros, prisonnier d’un univers fragmenté. Les lumières de Michael Bauer, rasantes, inquiétantes, souvent crépusculaires, accentuent cette impression de dérèglement, sculptant l’espace scénique dans une pénombre instable, propice à l’angoisse et au rêve.

À la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, Pablo Heras-Casado confirme son statut de chef d’envergure internationale. Connu pour son éclectisme — du baroque historiquement informé à la musique contemporaine — le chef espagnol aborde Wagner avec une clarté de texture et un sens aigu du récit. Sa direction met en lumière les strates de l’écriture orchestrale : bruissements de la forêt, appels de cors, longues arches harmoniques, jusqu’à l’embrasement du duo final, moment suspendu où le mythe semble brièvement retrouver une promesse d’harmonie. La réussite annoncée de cette production tient aussi à une distribution particulièrement solide. Dans le rôle-titre, Andreas Schager, familier des grandes scènes wagnériennes, retrouve l’Opéra de Paris après y avoir incarné Parsifal et Tristan en 2018. Sa voix, puissante et endurante, épouse les exigences extrêmes du rôle sans sacrifier l’intelligibilité du texte.

Brian Mulligan campe un Alberich d’une noirceur implacable

Face à lui, Gerhard Siegel compose un Mime complexe, loin de la caricature, nourri de son expérience parisienne dans Wozzeck (2008, 2022) et de son Hérode très remarqué dans Salomé en 2024. Paul Carey Jones prête au Voyageur une autorité sombre et désabusée, tandis que Brian Mulligan campe un Alberich d’une noirceur implacable. Mika Kares donne à Fafner une présence massive et menaçante, et Marie-Nicole Lemieux impose une Erda tellurique, presque archaïque. En Brünnhilde, Tamara Wilson, applaudie à Bastille dans Turandot (2023) et Béatrice di Tenda (2024), offre une incarnation à la fois vocale et dramaturgique, mêlant puissance et vulnérabilité. L’Oiseau de la forêt, chanté par Ilanah Lobel-Torres, membre de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris depuis 2020, apporte une touche de grâce fragile dans cet univers désenchanté.

Avec ce Siegfried, l’Opéra Bastille propose une lecture exigeante et profondément contemporaine du mythe wagnérien, où l’héroïsme se confronte à la perte des fondements naturels et symboliques du monde. Une étape majeure d’un Ring qui interroge moins la légende que notre propre époque. Dépêchez-vous de réserver !

jean-Christophe Mary pour www.micmag.net Photos Herwin Prammer
Siegfried
Richard Wagner
Opéra Bastille du 17 au 31 janvier 2026
de 53 € à 220 € 5h10 avec 2 entractes

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