paris - reportage

"Suivez-moi, je vais vous montrer les catacombes de Paris"

Louise Logeart - 2 décembre 2012
Descendre dans le ventre de Paris toute une nuit avec un Kta-guide, une expérience unique ! Loin des modes et des fiestas, les véritables Ktafiles ont une autre façon de s'y perdre comme leurs ancêtres de la Commune ou de la Résistance.

Paris serait un véritable fromage. Oui, mais. Cette expression se réfère avant tout à l’idée que les entrailles de la capitale sont traversées par un important réseau de transports métropolitains et ne vise en rien ce à quoi peuvent penser mes amis lorsque je les interroge sur la descente dans la vie souterraine parisienne.

 « Je suis allée visiter les catacombes ». Certains trouvent ça marrant, d’autres que c’est carrément risqué et d’ailleurs illégal (ils ont raison), d’autres que je suis franchement bizarre et les quelques personnes qui prétendent y être allés, plus par snobisme que par souci d’expérimentation, me disent « oui, oui, moi aussi j’y suis allée » du bout des lèvres. Mais qu’ont-ils vu réellement ? La mairie de Paris organise des visites d’anciens sites, avec topo historique à la clé, mais il est difficile de respecter les normes de sécurité aussi cette activité est souvent abandonnée faute de moyens techniques.

"il existe tout de même dans les catacombes des teufs de jeunes plutôt complètement déconnectés de l’univers que recherchent les vrais cataphiles".

 L’accès étant interdit, on prend des risques pour y entrer, pour en sortir, et même durant la visite. Parce que les K-ta, c’est cool, c’est jeune, c’est tendance, mais il ne faut pas oublier où on met les pieds (et gare à sa tête).

 Et alors, ils ont vu quoi les gens qui sont descendus? Outre le fait de confondre les visites d’égouts, comme on se promène dans les prisons des châteaux médiévaux avec des torches enflammées pour faire comme si on était des damoiseaux échappés d’une soirée gibier pénible au possible et s’offrir quelques frissons, parce que, quand même, des fois on voit des os de squelettes, il existe tout de même dans les catacombes des teufs de jeunes plutôt complètement déconnectés de l’univers que recherchent les vrais cataphiles.

"ne me demandez pas par où on est entrés, je suis bien incapable de vous le dire, impossible de retrouver le chemin."

 D’ailleurs c’est assez drôle d’arriver en cuissardes et le dos courbé par la traversée d’innombrables « chatières » et de tomber sur des minettes apprêtées qui dansent sur de la musique boum boum. On se demande par où elles sont entrées, parce que de notre côté, le guide nous a réservé un parcours épique, et à ce propos, ne me demandez pas par où on est entrés, je suis bien incapable de vous le dire, impossible de retrouver le chemin.

 Alors, qu’en dit un vrai cataphile ?

Je continue à poser des questions à notre guide, qui aime se raconter et écouter sa musique métal, son lecteur branché à une enceinte qu’il trimballe à la main en courant, voûté, dans les couloirs souterrains.

Le cataphile tolère ces teufs, mais encore. Il y passe vite fait pour faire un mini recensement au faciès, n’hésite pas à y mettre un peu de pagaille s’il estime que la jeunesse déborde un peu, il régule.

 Mon guide :

« Au départ, j’étais un vrai. Je faisais la chasse aux graffeurs, je ne tolérais pas que ce soit le bordel dans ce sanctuaire. C’était ma maison et celle des morts, je descendais plusieurs fois par semaine et j’y passais la nuit ».

Il fait froid, humide, ce qui est certain c’est qu’on ne voit pas le jour, mais on croise des gens qui ont l’air sympa, qui parfois boivent des bières, posés dans une « salle » aménagée : des pierres en guise de tabourets et de tables, des petites chemins creusés à la main pour aller d’une salle à l’autre…

« On a créé des salles en creusant des couloirs, le but est de maintenir l’accès secret le plus longtemps possible, mais en même temps c’est chouette lorsque quelqu’un tombe sur notre travail, c’est valorisant. ».

Creuser des tunnels sous la terre, oui, j’y ai déjà pensé mais quand j’étais petite, pour rejoindre mes copines en secret ou échapper à l’emprise de mes parents.

 « Surtout, on respecte le lieu : on ne laisse absolument aucun déchet, la mairie ne passe pas ici (sourire) et lorsqu’on creuse des salles, on remonte le sable et les pierres à l’extérieur, dans des carrières. »

Un sacré travail, qui nécessite des heures et des nuits d’allers retours en brouette dans des espaces restreints. Les yeux de son pote scintillent en nous montrant « son travail » : une pièce de 40m2 au sol (donc approximativement trois fois plus grande que mon appart, sauf que chez moi je peux me mettre debout), avec des petites pierres formant des circuits menant au fond d’une galerie. On allume des bougies, on boit du vin, on mange un peu, on papote. Puis le guide se lève :

«Suivez-moi, je vais vous montrer quelque chose ».

Il prend son temps, rallume sa musique, réveille les touristes endormis. Encore des dédalles de couloirs, on lui demande comment on se repère dans tout ça.

« Ca fait quinze ans que je descends, je commence à connaître un peu » répond-il avec malice. Et puis il décide de me livrer une info.

« Si tu regardes bien, des noms de rue sont écrits, avec les arrondissements ». Effectivement, en soulevant ma lampe frontale je peux lire des inscriptions gravées dans la pierre. On imagine la vie terrestre au dessus, les rues qu’on sillonne à l’air libre.

Nous arrivons dans une salle au bout d’un couloir empli de tags plus ou moins réussis.


« Ca, ça lui a pris plusieurs mois ». On tourne autour de piliers de pierre et on découvre un tableau de mosaïque, une véritable œuvre d’art. Le travail artisanal est soigné, les petits morceaux de verre forment un bel ensemble coloré. Un mural, version moderne. C’est l’œuvre du graphiste Psyckoze, qui s’est illustré et taillé une réputation dans le milieu.

« Avant, j’aurais détesté ce genre d’initiatives, les tagueurs ne sont pas mes amis. Et puis je les ai rencontrés, et à force j’ai appris à les tolérer et à apprécier leur travail. Maintenant ça me ferait chier qu’il y ait des anti-graffeurs qui viennent saccager sa mosaïque». Une fresque plantée là, sous terre, entourée de piliers de pierres. Presque vouée à la destruction, sans garde musée. Offerte aux rares passants des couloirs souterrains.

Puis nous passons dans un couloir où des promos d’ingénieurs se livrent, traditionnellement, à la création d’une fresque de peinture, à côté de leurs aînés qui les ont précédés. Ce n’est pas du Psyckoze mais les lieux sont vivants : des gens passent par ici et se succèdent.


Une minette qui nous accompagne pose une question qui aurait dû faire exploser de rire notre guide : « Et vous n’avez pas peur ?

-De quoi ? »

-Ben, que les murs s’effondrent, que vous ne retrouviez pas la sortie, que la police arrive et vous emprisonne à vie dans les catacombes aves les morts, je sais pas moi ».

Il rigole, mais soft.

« On est obligés de contrôler les entrées dans les catacombes, il ne faut pas qu’il y ait trop de monde. Avant, je faisais partie d’un groupe, on s’appelait les OVE : « On Vous Enfume ». On a toujours cette habitude : lorsqu’on croise des groupes de jeunes ou de touristes qu’on ne sent pas, on leur laisse des fumigènes au coin du couloir, avec une carte, comme ça ils savent que c’est nous et qu’ils ne sont pas les bienvenus ici. Ils se sentent un peu perdus dans la fumée, ça impressionne, mais le but n’est pas de les rejeter totalement. Juste leur signifier qu’ici il y a des règles et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi ».

Notre guide salue tout le monde sur son passage, serre des mains, donne des accolades. On a l’impression d’être chez lui, qu’il se promène de sa chambre à la salle à manger en passant par de longs couloirs obscurs.

« Avant je ne parlais pas trop, les k-ta c’était mon antre, mon repaire. Et puis tu finis par revoir les mêmes têtes, te rendre compte que tu es accro à la descente, qu’il te faut venir souvent pour te sentir bien à l’extérieur. Maintenant, dès que je voyage, je recherche la vie souterraine : je vais voir les gens et je leur demande où et comment on peut descendre. Par exemple, la dernière fois en Espagne, j’ai demandé à deux gars de m’emmener sous terre. Les mecs ont refusé, parce que je n’étais pas d’ici et qu’ils ne voulaient pas dévoiler leurs secrets. Moi j’adore montrer aux gens ce qui se passe par ici, je trouve que ça fait partie du truc, le partage de ce genre de connaissances. Et puis je préfère descendre avec des gens auxquels je vais montrer la vie ici, afin qu’ils comprennent notre délire et respectent les lieux».


Il est bientôt l’heure de remonter à la surface. De façon incompréhensible, on nous annonce que « c’est l’heure », et qu’il faut garder des forces pour la remontée. Nous n’aurons donc pas vu la fameuse salle des morts et croisé seulement quelques pierres tombales pas vraiment effrayantes. Mais les autres touristes sont fatigués. Il fait déjà jour il paraît.

« Moi j’adore l’histoire. J’essaye d’en savoir plus à chaque fois que je descends. ». Il paraît, d’après ce que j’ai pu lire sur les sites cataphiles, qu’il s’agit souvent d’un argument premier pour cette soif de découvertes souterraines.

-Mais il existe des cartes ? Silence.

« Oui, oui, peut être ». Nous en avons pourtant croisé, des bonhommes à la lampe frontale, tenant des cartes. Souvent par deux, souvent des jeunes types.

Je reviens sur l’histoire des gens qui peuvent se perdre, des policiers qui peuvent venir « faire une descente ».

« Moi je trouve ça bien qu’il y ait des flics qui viennent vérifier si personne n’est resté coincé dans une chatière. Mais ce boulot, on s’en charge finalement. Et puis les flics ne connaissent pas aussi bien les lieux que nous. Ici, on est un peu les maîtres à bord. »




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