01-12-2011 16:45:59

Le marché de la photographie connaît-il la crise ?

Jamais la production photographique n’a été aussi prolifique : on dénombre 8 milliards de photographes potentiels. Pour autant, la photo acquiert ses lettres de noblesse en devenant un objet de convoitise chez les collectionneurs d’art. S’agit-il d’un véritable engouement ou est-elle devenue une valeur refuge en période de crise ? Comment la profession s’organise-t-elle pour résister à la concurrence du "tous photographes" ?
Une enquête Micmag - Iris Sergent, Paris


Le succès du marché de la photographie : véritable objet d’art ou nouvelle valeur refuge ?

Cette année, la foire Paris-Photo a rencontré un succès sans précédent avec 50 284 visiteurs venus du monde entier, soit une augmentation de 30% par rapport à l’édition précédente. Autre épiphénomène attestant de l’intérêt du public français pour le marché de la photographie, Christie’s organise depuis 2010 des rendez-vous annuels de vente aux enchères de photographies. Enfin, Christie’s et la maison concurrente Sotheby’s ont installé leurs départements photos à Paris, mettant la capitale française au coeur du marché de la photographie

Au-delà de l’augmentation constante des amateurs de photos, à Paris ou ailleurs, les ventes aux enchères effleurent des niveaux jamais atteints : en novembre dernier, Christie’s Paris adjuge "Derrière la gare Saint-Lazare" d’Henri Cartier-Bresson (1908- 2004) pour la somme de 433 000 euros. Quasi concomitamment à New-York, elle bat tous les records avec la vente de "Rhein II", signée Andrea Gursky (1955- 2…) pour un montant de 4 338 500 dollars, ce qui en fait la photo la plus chère du monde ! A bien la regarder, on est en droit de se demander s’il s’agit d’un véritable engouement ou si la photographie constitue une valeur refuge en temps de crise ? Ici, aucun avis tranché des spécialistes.

Pour Yves Di Maria, collectionneur de photographies dites "primitives" (XIXème siècle) et organisateur de nombreuses ventes aux enchères, il n’y a pas de réponse catégorique. Ainsi, "la photo peut être considérée comme une valeur refuge seulement à moyen terme. Cela ne fait que 30-35 ans qu’elle est considérée comme un objet de collection. C’est un intérêt nouveau contrairement à la peinture qui existe depuis des centaines d’années. Il faut acheter parce que ça plaît. Alors bien sûr, de tout temps en période de crises, certains investissent dans l’art plutôt qu’en Bourse mais il n’y a pas de garantie qu’une photo achetée 2 000 euros cette année en vaille 3 000 l’année suivante. Il n’y a aucune certitude pour le moment".

Plus d'enthousiasme chez Christie’s, où Matthieu Humery, responsable du département photographie, nous confie que "le marché de la photo se porte bien, à l’instar des autres départements d’art contemporain. C’est vrai qu’il peut y avoir une certaine idée de "valeur refuge", quand la photo est de qualité. Nous, on avait des tirages qui provenaient de la fondation Henri Cartier-Bresson, une cinquantaine de tirages de la collection d’Irving Penn (1917- 2009), dont on sait que la production a toujours été de qualité : mais crise ou pas, quand on présente des choses de qualité identifiées comme telles, ça se vend toujours très bien. En plus de ça, pour les collectionneurs, beaucoup de gens se disent :  plutôt que d’avoir de l’argent placé en Bourse, on peut acheter une œuvre d’art et posséder une chose dont on peut jouir et pour laquelle il y a moins de chance de perdre de l’argent le jour où on doit la revendre".

Mais est-il garanti que si j’achète une telle photo et que je la revends 5 ans plus tard, je fasse la culbute ?

Matthieu Humery acquiesce : "Si vous achetez une photo qui réunit toutes les conditions : notoriété de l’artiste ; œuvre qui soit représentative de la qualité de l’artiste ; qui soit en bon état ; qui soit intéressante… il y a peu de chance de se tromper. Si on regarde une photo de Irving Penn, c’est comme si vous achetiez un Bon du Trésor. Les prix depuis maintenant 15 ans ne cessent de monter, lorsqu’il s’agit de bons tirages et à condition qu’ils soient en bon état".

Ainsi, si la crise et la dévaluation de la monnaie jouent un rôle certain dans la progression du marché de la photographie, il n’en demeure pas moins que ce médium a conquis sa place dans l’histoire de l’art. Toujours selon M. Humery, "c’est une discipline qui est maintenant admise, à part entière et c’est vrai que les collectionneurs hésitent moins à dépenser plus d’argent pour un beau tirage et c’est pour cela qu’on constate d’avantage la progression. C’est monté en flèche depuis 3-4 ans, mais de manière progressive depuis une bonne dizaine d’années. C’est vrai que tous les trois ans il y a une image célèbre qui bat un record. Là, c’est Andrea Gurski avec la fameuse photo "Rhein II" qui avait fait pas loin de 3 millions. Régulièrement tous les trois ans, il y a une image comme ça qui bat un record et qui fait que la photographie devient un objet d’art à part entière".

Photo de Gursky : donnez votre avis, comme un spécialiste, sur la qualité de cette photo en devenant ami de Micmag Net sur Facebook

Andrea Gursky, Rhein II. Crédit Photo Christie's

Photo : Henri Cartier-Bresson, "derrière la Gare Saint-Lazare", 1932, crédit photo Christie's

Les conseils de nos experts avant d’acheter

 1° La photographie doit vous plaire : si la photographie vous plait, il y a de forte chance pour que d’autres l’aiment ;

2° Se renseigner sur le photographe : en prenant des livres, en regardant dans quelles galeries il expose, en regardant sa cote ;

3° faire attention à ce que les tirages soient bien signés. S’ils ne le sont pas il faut voir si c'est normal, car cela peut arriver ;

4° Demander l’avis de spécialiste.




Magnum Photos : la célèbre agence  résiste à la crise !

Magnum photos est certainement la plus célèbre des agences photos du monde. Créée en 1947 par Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, George Rodger et David Seymour sous la forme d’une coopérative, elle aura bientôt traversé 65 ans de succès et de crise avec en son sein quelques un des plus grands photojournalistes du monde. Clément Saccomani, chargé des nouvelle productions chez Magnum Photos Paris, cœur éditorial de l’agence, revient sur le fonctionnement d’une entité par comme les autres.

Interview par Hélios Molina et Iris Sergent

Micmag : Comment fonctionne Magnum ?

Clément Saccomani : « L’agence magnum est une coopérative qui appartient uniquement à ses photographes. Le mode d’intégration d’un photographe se déroule selon un rituel : les photographes se réunissent une fois par an en Assemblée Générale dans un des 4 bureaux. C’est le moyen pour les photographes de discuter, de se rencontrer : c’est des gens qui partagent la même vison de la photographie. D’autres photographes sont tentés chaque année d’entrer dans l’agence. Ils doivent soumettre un portfolio qui va faire l’objet d’une sélection par les photographes, ce qui limite déjà pas mal le nombre de candidats potentiel. Ensuite, les photographes vont élire un nominé. Pendant une période de un à trois ans ce nominé va devoir continuer le travail qu’il a débuté : le but est que les photographes qui vont rejoindre l’agence ne soient pas des photographes d’une histoire mais d’une vie photographique, qu’ils aient une écriture, une narration. Cela dure de un à trois ans. Ensuite, le photographe, pendant une AG remontre son travail : si le travail est accepté il va devenir associé pendant 5 à 7 ans. On arrive alors à une dizaine d’année. A l’issu de cette période, le photographe deviendra membre à part entière. C’est un processus très long. On n’a pas de free lance. C’est un investissement de rentrer chez magnum. Et c’est un gage de garantie depuis 65 ans ».

Micmag : Quelle est la ligne éditoriale Magnum ?

C.S « Le jeu c’est de raconter le monde. Aujourd’hui Magnum, ce sont des gens qui représentent aussi bien René Burri (membre depuis 1969) que Josef Koudelka (depuis 1974) ou Elliott Erwitt (depuis 1954) ou de très jeunes photographes comme Dominic Nahr (nommé en 2010). C’est un orchestre où les photographes sont leur propre chef d’orchestre. Ce n’est pas toujours facile mais c’est ce qui fait que l’agence est saine, qu’il y a débat aussi bien sur la photographie que sur la direction de l’agence ».

Micmac : Comment l’agence Magnum a-t-elle traversée la crise de la photo ?

C.S : « On a vacillé comme tout le monde. La différence des autres c’est que l’on a un fond d’archive. Ce ne sont pas les images que le photographe est capable de faire, ce sont les images qu’il a déjà faite. C’est la gestion des archives.  Les fonds d’archive constitue un matelas qui permet au photographe d’amortir la chute en période de crise… L’archive chez Magnum, c’est un an après la prise de vue. Ainsi, on essaie aujourd’hui en amont de trouver des moyens de diffusion pour l'avenir. Ça peut prendre la forme d’ouvrage, soit des monographies d’auteurs, des ouvrages collectifs, soit des commandes .Après ça, on essaie d’aller sur des expos, le bureau de Paris gère 120 expo par an ».

Micmag : Jean-François Leroy, qui organise visa pour l’image, disait qu’il n’y avait qu’une dizaine de photoreporters qui vivent de leur métier dans le monde…

C.S : « Ça c’est on avis. Oui, il y’a dix star. Mais la création ne s’arrête pas à ces dix stars. Alors oui c’est difficile de bien vivre. Mais il y’a des photographes qui s’en sortent très bien. Les photographes qui fonctionnent aujourd’hui, ce sont ceux qui n’ont pas bougé d’un « iota » sur leur vision, sur leur façon de faire et qui continuent. Alors bien entendu on a parlé d’un monde où il y avait 10 000 photographes, mais c’est un monde que je n’ai pas connu et ceux qui l’on connu sont proches de la retraite. La question n’est pas de savoir si c’était mieux ou pas. Le fait est que c’est fini. On vendait  5000 euros la photo de presse il y’a 5 ans aujourd’hui on la vend 50 euros. Donc, soit on pleure soit on continu et on essaie de faire autre chose. Si on regarde ce qui s’est passé dans la presse sur le printemps arabe, c'est presque toutes les mêmes images. Mais il n’y a pas beaucoup des gens au Soudan, au Congo, en Ouganda. La presse n’est pas tellement preneuse. Mais à la rigueur on s’en moque un peu. Si on se pose cette question là, c’est qu’on est déjà en train d’essayer de refourguer la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Et ça c’est le problème ».

Micmag : Comment faire pour rester la meilleure agence du monde?

C.S : « Déjà on continu à faire de la photographie. Et on continu de trouver de nouvelle voix. On a tout à inventer aussi bien dans le financement que dans les nouvelles façons de narrer : ça peut être sur les applications I-pad, sur le web, ça peut être sur l’image en mouvement. Depardon il y a déjà quarante ans demandait déjà une caméra et un micro….aujourd’hui y a des boitiers qui le permettent, le numérique le permet…continuons à innover, le public n’a jamais été aussi curieux »

Micmag : Quelle est la valeur d’une photo de magnum ?

C.S « Il y a plein de critères qui vont rentrer en jeu. Si on parle d’un tirage et du marché de l’art, on a des photographes qui ont très bien acquis les mécanismes du marché de l’art : tirage limités, exemplarité des tirages, réseaux de diffusion Après si on parle de l’image en général, chez magnum on s’acharnera pour avoir ce soucis d’exigence et ce caractère exceptionnel que chaque tirage peut avoir aussi bien dans l’approche journalistique qui en est faite, que sur la réalisation des images en elle-même ».

Micmag : Le photojournalisme est il en train de rentrer dans le marché de l’art ?

C.S : « Cela fait déjà une bonne dizaine d’année. Il y a des cotes assez intéressantes. Pourtant, un peu de retenu sur les sommes qui sont en train de toucher le marché de la photo et l’art en général : une photo d’époque d’Henri Cartier-Bresson, signée, je comprends. Concernant des tirages modernes qui prennent des cotes plus élevées que les tirages d’époque, j’ai plus de retenu. On a vite tendance à voir des bulles apparaître. J’espère juste que ça ne deviendra pas une bulle spéculative, comme on a pu le voir avec la bulle internet. Alors cet engouement est-il réel ou médiatisé ? »

Micmag : Pourquoi ce succès ?

C.S : « En temps de crise les gens ont tendance à investir dans le marché de la photographie qui devient une valeur refuge en tant de crise ».

Micmag : Est-ce que magnum s’intéresse à l’art contemporain ?

C.S : « On a certain photographes qui sont plus plasticiens que journaliste, même si l’un n’empêche pas l’autre. Oui on va sur le marché de l’art contemporain. L’essentiel est que la photographie continu d’être faite et que les photographes continuent de travaille ».

Micmag : Peut-on savoir si Magnum communique sur ses bénéfices ou son chiffre d’affaire ?

C.S : « Le principe même de l’agence n’est pas de faire de l’argent mais de la photo. Le meilleur exemple c’est un photographe comme Abbas (membre depuis1985) qui, en 2001, s’est posé la question de savoir ce qui amène des gens à balancer des avions sur des tours, alors qu’il se trouvait en Sibérie. Ça l’a mené à voyager au quatre coins du monde pour s’interroger sur l’islam post-11 septembre. Ce travail à donné lieu à deux choses : un livre et une expo. L’exposition est faite de 32 photos alors qu’il ya passé 8 ans. Ça fait 4 photos par : il n’y a pas de modèle économique qui tienne. On n’est pas là pour être rentable ou faire des bénéfices. On est là pour permettre de faire de la photo. Il faut trouver d’autres moyens pour que les photographes puissent produire ».

Le bimestriel Diptik, premier magazine d'art au Maroc, s'intéresse aux acteurs de l'art dans le monde arabe. Le numéro 13, dans les kiosque dès le 17 décembre, se penche sur le marché de la photographie. Points de  vue d'acteurs du monde de la photographie d'autant plus incontournables que l'Afrique était à l'honneur à la foire Paris Photo en novembre dernier.

Photo 1 : Henri Cartier-Bresson, Derrière la gare Saint-lazare, Paris, 1932, Prix réalisé 433 000 euros, crédit Christie's Images

Photo 2 : Iris Sergent, Clément Saccomani chez Magnum Photo.

Galerie 1 : Henri Cartier-Bresson, Derrière la gare Saint-Lazare, (voir photo 1)

Galerie 2 : Irving Penn (1917-2009), Harlequin Dress, 1950, Prix réalisé 265 000 euros, crédit photo Christie's Images.

Galerie 3 : Andreas Gursky, Rhein II, 1999, Prix réalisé 4 338 500 $, crédit photo Christie's Images

Galerie 4 : Peter Beard (né en 1938), Hunting Cheetahs on the Taru Desert, Kenya, 1960, Prix réalisé 127 000 $, crédit photo Christie's Images.

Galerie 5 : Elliott Erwitt (né en 1928), Les photographes de Magnum Photo, © Elliott Erwitt / Magnum Photos.

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