- Portrait

Caroline Gaujour raconte sa vie d’expat’ avec humour

Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) - Décembre 2016
Caroline Gaujour a passé un tiers de sa vie à l’étranger, au gré des mutations de son mari. En arrivant à Istanbul il y a deux ans, elle a décidé de se consacrer à son rêve de toujours : le dessin. Elle vient de publier sa bande dessinée, où elle raconte avec autodérision son quotidien d’expat’.
Caroline Gaujour (photo SP)

Lepetitjournal.com d’Istanbul : Quelles expériences vous ont inspiré votre bande dessinée ?

Caroline Gaujour : Je suis expatriée depuis onze ans maintenant, Istanbul est notre quatrième point de chute après le Mexique, l’Arizona et la Californie. Ce qui m’a lancé dans le projet est le fait que ce soit compliqué pour les expatriés de travailler en Turquie, surtout en ne parlant pas la langue. Jusqu’à présent, j’avais toujours travaillé en expatriation donc j’étais très désorientée de ne pas pouvoir le faire. J’ai pris des cours de dessin en arrivant ici. J’ai aussi commencé à noter dans de petits carnets tout ce que j’observais au quotidien, des situations vécues… J’avais donc mes idées d’un côté sur un carnet et mes dessins de l’autre. En feuilletant le livre de l’illustratrice Penelope Bagieu, je me suis dit que je pouvais aussi en être capable.

J’ai fait mes premières vignettes et le retour de mes proches a été positif. Ça m’a encouragé à continuer, à lancer mon blog en juin 2015. Ensuite, j’ai eu envie de ce livre. J’y raconte l’histoire d’une expatriation d’un point A à un point B : dire au revoir, faire les cartons et les papiers administratifs, découvrir une nouvelle communauté et les habitudes locales… Je voulais raconter ce que signifie être une femme d’expatriée, un parent expatrié… Parler de ce que l’on devient quand on quitte sa culture pour s’imprégner d’une nouvelle. En évoquant les découvertes, les difficultés, des situations amusantes mais aussi le fait de vivre entre les contextes difficiles de la France et de la Turquie, au cours de la dernière année.

Vous avez donc lancé une campagne de financement participatif et choisi l’autoédition…

Ce n’est pas tout à fait de l’autoédition car j’ai quand même un éditeur en ligne, sandawe.com. C’est une maison d’édition spécialisée dans les bandes dessinées et les arts graphiques. Une fois que le budget d’édition est établi, tous leurs projets passent par le financement participatif. Il y a deux types de projets : professionnels et libres. Le mien est un projet libre, c'est-à-dire qu’après la sortie du livre, c’est à moi d’en faire la promotion, de trouver un réseau de ventes…

La campagne de financement participatif s’est bien passée, j’ai récolté 6.500 euros en trois mois, avec un objectif de 5.000 au départ pour couvrir les services de l’éditeur, la maquette, l’impression, les envois aux contributeurs… Après avoir fini le livre, j’ai eu un gros travail pour réaliser les remerciements promis aux contributeurs : carnets, cartes postales, marque-pages mais aussi dessins sur mesure… C’était une grosse somme de travail et ça n’est pas fini, je dois encore vendre mes livres !

En quoi votre expatriation vous a-t-elle aidée à sauter le pas ?

Le fait de me retrouver dans une nouvelle situation m’a donné des idées. Istanbul est une belle ville, inspirante, avec une culture différente… Et puis, le temps. Cette expatriation, c’est aussi la première fois de ma vie où j’ai été obligée de m’arrêter et de réfléchir à ce que je voulais vraiment faire. Mon visa ne me permettait pas de travailler. Si je n’avais pas eu cette pause de réflexion, peut-être que j’aurais refait mes CV et cherché un travail conventionnel. J’ai eu le temps de prendre des cours de dessin. Aujourd’hui quand j’y repense, ça me paraît évident d’avoir fait ce livre car c’est ce que j’avais envie de faire depuis longtemps… Je ne l’avais pas fait avant parce que j’avais plein de peurs, et même honte de dire que je n’étais pas intéressée par une carrière d’entreprise alors que j’avais fait des études pour. Je ne me suis pas autorisée à le faire car il fallait suivre des cadres. Le fait d’être expatriée m’a aidée à m’éloigner du regard des autres. J’adore la France mais j’ai l’impression que les Français sont pessimistes et qu’on n’aime pas prendre des risques, que l’on préfère rester dans des chemins tracés.

Jusqu’à présent, avec mes expatriations, j’avais plutôt l’impression d’être trimballée alors que c’est moi qui acceptais de suivre mon mari… Les opportunités de travail le concernaient et moi, je n’avais pas de vrai projet. Ce livre rééquilibre les choses. Je pense que c’est la première fois que je trouve vraiment mon compte dans mon expatriation. Je ne suis plus la "femme d’expat’". Mon livre, c’est aussi quelque chose que je peux emporter après l’expatriation donc ça rend la situation beaucoup plus facile à vivre.

Quels conseils donneriez-vous aux expatriés qui souhaitent se lancer dans l’auto-entreprenariat ?

Je pense qu’il faut une certaine confiance en soi. Elle peut être apportée par des gens qui valident vos idées. Une dynamique de groupe avec d’autres entrepreneurs comme VIApro, à Istanbul, peut aussi être bénéfique. Ça aide à casser nos clichés sur l’entreprenariat. On pense souvent que pour être entrepreneur, il faut être un expert de quelque chose, être un homme de 45 ans ou avoir l’idée du siècle pour créer sa startup qui rapportera un million d’euros en six mois… Mais ce n’est pas la réalité et ça fait du bien d’être entouré de gens "comme nous" qui y arrivent. Se faire coacher par quelqu’un, pour qu’il nous aide à définir ce que l’on veut vraiment faire est aussi intéressant. Car entreprendre un projet, c’est aussi faire le choix de ne pas faire tous les autres. Parfois, on a plein d’idées et on aimerait toutes les réaliser en même temps mais il faut savoir être sélectif. Il faut être à l’écoute des critiques constructives, et non à l’écoute des petites voix qui nous disent que ça ne marchera pas ! Une fois que ce travail est fait, les outils juridiques ou fiscaux se trouvent facilement.

Mêlant humour et autodérision, vous racontez votre quotidien et cassez les clichés de "femme d’expat’"…

Oui, c’est une expression péjorative, le cliché type de la fille qui suit son mari en subissant l’expatriation mais tout en profitant de ses avantages une fois sur place. Je n’ai pas rencontré de femmes qui répondaient à ce cliché ! Rien que le fait d’oser partir, de déménager, d’emmener ses enfants quand on en a et de vivre dans une autre culture, avec une autre langue, dans un contexte parfois facteur d’inquiétude… C’est déjà courageux ! Bien sûr, j’ai aussi conscience de mon privilège : j’ai pu réaliser mon livre car mon mari a un salaire qui peut faire vivre notre famille. Parfois, on ressent ce statut de "femme d’expat" dans le regard des autres, ou quand les gens se demandent se que l’on fait de nos journées. Ça a changé avec le livre, maintenant on me dit : "ah, ça va, tu t’occupes !" (rires) Mais non, je suis dans une dynamique professionnelle, ce n’est pas facile à faire comprendre au début et c’est un peu vexant. J’avais besoin de prouver que je travaille mais maintenant ça m’est égal, car moi, je sais ce que cette expérience m’apporte. Et la manière dont on me voit n’a pas d’importance.

Je pense que l’autodérision est une bonne arme et qu’elle permet aussi aux gens de se reconnaitre. Je ne veux pas écrire de choses blessantes, simplement mettre le doigt sur des petites choses, montrer mes contradictions… Je me moque de moi-même sur plein de situations, pas toujours simples, que d’autres ont déjà vécues ou vivent aussi. Et mes lectrices sont contentes de se rendre compte qu’elles ne sont pas les seules. J’écris et dessine dans cette optique-là: le partage.

Comment peut-on se procurer votre bande dessinée ?

Elle est disponible à l’achat en ligne et peut être livrée n’importe où !

Vous tenez aussi un blog sur lequel vous publiez régulièrement des illustrations. Avez-vous d’autres projets pour la suite ?

J’aimerais traduire mon livre en anglais, pour que d’autres communautés d’expatriés puissent le lire aussi. Mais cette fois, je voudrais travailler avec un éditeur qui m’aide à le réaliser et qui m’aide à faire les démarches pour vendre le livre ici. La traduction en turc est aussi une possibilité mais il faudra que je trouve quelqu’un pour s’en charger.

Le prochain projet, c’est donc soit la traduction, soit la suite… J’ai encore plein d’idées sur la Turquie que je n’ai pas mises dans mon premier livre. Mais j’aimerais aussi faire quelque chose de beaucoup plus global, avec l’idée d’être "citoyen du monde" même si cette expression est surexploitée. C’est l’idée que l’on a plein de défis à relever comme le réchauffement climatique, auquel je fais beaucoup plus attention depuis que je suis expatriée. Se questionner aussi sur la façon de faire changer les choses et sur l’éducation de nos enfants dans ce contexte de société de consommation qui arrive à ses limites... Je vais aussi poursuivre mes illustrations sur commande pour les entreprises et mes publications sur mon blog !

Pour toutes demandes professionnelles, vous pouvez contacter Caroline Gaujour par email : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.


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