Perpignan-Paris - Reportage

La tumultueuse épopée catalane des communautés libertaires

Élise Barry & Hélios Molina - 3 octobre 2016
Dans les années 1970, l’élan soixante-huitard engendre l’implantation de groupes libertaires en Catalogne nord. Les pionniers de cette expérience témoignent, dans un ouvrage collectif qui vient de paraître, et livrent leur vécu à notre caméra.


Dans le sillage de mai 1968, la campagne catalane en voie de désertification se repeuple : des communautés et des collectifs libertaires défrichent la terre et louent des mas, partageant des gestes simples de solidarité.

Sous l’impulsion de Paul Gérard aidé de Jean-Pierre Bonnelun ouvrage collectif rassemblant quarante témoignages paraît en 2016Les Communautés libertaires agricoles et artistiques en pays catalan 1970-2000 restitue dès la préface, ce vouloir vivre autrement : « Une bouffée de poésie a explosé dans l’atmosphère d’un pays endormi. Bonjour la liberté vestimentaire, sexuelle, la pensée underground. »

Implantées dans les Pyrénées orientales, ces communautés – le livre en recense douze – se nomment mas Las Carboneras, mas Julia, collectif du mas Vilalte, de Cailla, communauté artistique d’Opoul… 


Ces groupes fonctionnent en autogestion et mettent en commun leurs moyens de production matériels et humains.  Avec un mot d’ordre, voire de dés-ordre :« Permettre aux jouissances individuelles d’accéder à une puissance supérieure », selon la formulation du philosophe René Schérer.

Leurs membres, en rupture de ban, rejettent jusqu’aux pratiques politiques de l’extrême gauche.  Paul Gérard témoigne : « Nous voulions vivre l’anarchie tout de suite, car nous en avions assez des manifs et des affrontements avec les Maos, les Trotskistes et le PCF. » Il gagne le mas Las Carboneras – dit les Carbos.

Décidant de tout mettre un commun, ses habitants, qui interdisent tout usage de drogue, proposent un « lit communautaire ». Annie C. rejoint le mas à ses débuts, en 1972 : « Je me suis retrouvée seule avec sept hommes ! C’était la liberté sexuelle absolue, mais … je choisissais ! » Une liberté jugée aujourd’hui moins enviable : « Pratiquer l’amour libre, ça devenait une obligation. La vie de couple était interdite.  Je pense que le fonctionnement était sectaire. »

Ces quarante remémorations dressent chacune un bilan intime n’engageant que leur auteur : « Mon point de vue peut être contredit ou augmenté par le point de vue des autres membres du groupe », écrit ainsi un ancien du mas Julia.

Ici, pas d'amour libre mais une plantation d’herbes à fumer qui enflamme la plume des journalistes et vaut à ses occupants un séjour dans la prison de Perpignan. « C’est là [à la prison], que je vécus les jours les plus durs de ma vie »,  rapporte Alain Viguerie.

D’un lieu à l’autre, luttes de pouvoir et jalousies souvent se répètent et les relations avec l’extérieur peuvent être difficiles : Antoinette et Christian Gourmellet, du collectif de Saint-Jean d’Albère, se souviennent : « Le peu de contacts avec les habitants du village ouvrait le champ à un tas de rumeurs. » Malgré de nombreux départs et des conflits d’ego, beaucoup se sont formés grâce à leur expérience dans ces communautés agricoles.

« Pour nous, même la Ligue révolutionnaire était de droite »    (Jean-Philippe Domecq)

D’autres groupes se cimentent autour de l’art. Jean-Philippe Domecq, un ancien de la communauté artistique d’Opul, décrit ainsi la « béchamel idéologique » du moment : « Pour nous, même la Ligue révolutionnaire était de droite, c’est dire […] Il y avait une formidable bibliothèque dans ce mas d’Opul, qui allait de Gurdjieff à Klapheck, de la Cosmogonie d’Urantia  à Lâchez tout, de Paracelse ou Derrière son double de Jean-Pierre Duprey à une maquette de la Boîte Verte du Marcel (Duchamp). »

Et de relever là encore, des dissensions incontournables. « Il y eut l'inévitable écueil des tendances groupusculaires. Les plus marginaux, les plus "purs", ont autant la passion du pouvoir que les grands groupes gouvernementaux. »

La tendance à Opul, c’est de lire Actuel, Pilote, Strange, et tous les surréalistes. Les contacts avec le voisinage sont bons et la police distante. La poésie y est un art de vivre, pas les coucheries.

La fibre créatrice issue de ces communautés revivifie la vie culturelle locale : création de la librairie perpignanaise Le Futur antérieur en 1974, naissance de Cinémaginaire en 1983, pour ressusciter le cinéma des villages, lancement en 1997 du Festival plouc de Fillols (centré sur la B.D.).

En 2016, si peu de communautés libertaires, avec un projet social et idéologique, subsistent en France, nombre d’anciens communautaires restent enracinés à la terre et à la nature.

À l’étranger, d’autres initiatives – quartier autogéré de Cristiana au Danemark, village de Marinaleda en Andalousie … – entretiennent la flamme.


"Les communautés libertaires agricoles et artistiques en pays catalan, 1970-2000",
Jean-Pierre Bonnel et Paul Gérard, Éd. Trabucaire (2016),
179 p., 15 €.

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