La France n’aime pas ses peintres

Nicole Esterolle (Lyon) - 24 mai 2015
La France aime ses cuisiniers, ses chanteurs, ses acteurs de cinéma, ses écrivains, ses philosophes… Mais ses peintres ou artistes plasticiens, non !

Tableau de Jonas Burgert

La France aime ses cuisiniers, ses chanteurs, ses acteurs de cinéma, ses écrivains, ses philosophes… Mais ses peintres ou artistes plasticiens, non ! Elle les ignore, elle en a honte, elle les oublie, elle ne conçoit même pas leur existence, et, pire encore, elle n’a même plus conscience de cet espèce de trou noir ou de déni des réalités, après tant d’années d’interdiction de la peinture frappée d’une sorte de tabou tel que le décrivent Marie Sallantin, Aude Kerros et Pierre-Marie Ziegler dans le livre publié en 2013 chez Guillaume de Roux « les Années noires de la peinture, 1983-2013 »…

Une prise de conscience de cet ahurissant aveuglement spécifiquement français

La France aime en revanche, et en toute logique systémique, ses non-peintres comme Paul Rutault que l’on voit ici préparant son expo chez Perrotin…Rutault, le peintre caméléon qui peint des toiles de la couleur des murs où elles seront accrochées…et de la même stupidité que celle des collectionneurs qui les achètent. Mais j’adore cette image de pépère Rutault entrain de badigeonner sa toile en rouge recto-verso…le rouge mélanchenot bien évidemment.. même pas peur de se tacher le vieux chouan caméléon, semble pourtant commencer à poindre, et c’est dans le cadre du début de la fin de l’omerta sur le sujet, qu’il faut inscrire, je crois, ces lignes de Michel Guerrin dans sa chronique du Monde du 16 mai 2015. : 

« Un français à New York qui arpente les salles généreuses et blanches du nouveau Whitney Museum est surpris par un lieu comme il en existe rarement ailleurs- et pas dans l’hexagone. Un musée qui croise art et histoire, qui raconte un pays, ses grandes heures et ses douleurs, à travers uniquement des œuvres d’art (…) La France pourrait-elle ouvrir un tel musée de l’art français actuel ? Soulever la question, c’est être taxé au mieux de ringard, au pire de réac. La tradition française, c’est d’être ouvert à l’autre. On se souvient d’un débat, dans les années 90, qui allait largement au-delà des artistes plasticiens, et qui a tourné à l’invective. Ainsi, cela fait des décennies que nombre de créateurs français se plaignent, mais à mots couverts, de ne pas être assez défendus par les institutions publiques. Le Centre Pompidou, en 2008, espérait récupérer le sous-sol du Palais de Tokyo pour y présenter des artistes français « en milieu de carrière »…Le projet est tombé à l’eau…
»

Oui, il faut se réjouir que Le Monde, ose aujourd’hui parler de cette omerta, alors qu’il a contribué à l’installer… Il est heureux également que Philippe Dagen, son critique d’art vedette, découvre aujourd’hui la peinture (et l’art brut par la même occasion) et en soit tout interloqué comme une poule ayant trouvé un couteau… (Et n’oublions pas que Mr Dagen fut l’auteur , il y a une dizaine d’années du livre « La haine de l’art » qui dénonçait et envoyait au goulag tous ceux qui s’opposaient à l’idéologie artistique du ministère et du grand marché…aussi son actuel retournement de veste laisse-t-il rêveur…) Mais qu’à cela ne tienne, il reste à tous les critiques d’art français un énorme travail de remise en question, d’information, de désintoxication, d’investigation pour comprendre comment ils ont été les complices de cette ahurissante opération de disqualification de la création française.

Comment ce même Buren en tant quz premier destructeur de la peinture française, est devenu de plus important artiste français

Il faut maintenant que critiques, historiens et sociologues de l’art comprennent eux-mêmes d’abord, et expliquent ensuite à leurs lecteurs :

- Pourquoi «c’est la Ve République qui a fait Daniel Buren, alors que ce n’est pas Philippe IV qui a fait Vélasquez et ce n’est pas la IVe République qui a fait Georges Braque. » comme l’a écrit Marie Sallantin dans le livre indiqué plus haut…

– Comment ce même Buren en tant quz premier destructeur de la peinture française, est devenu de plus important artiste français.

- Comment Catherine Millet, ayant décrété au milieu des années 70 qu’il ne se passait plus rien d’intéressant en France et que tout se passait désormais aux USA, ait pu devenir l’égérie et la porte-parole principale de l’art français, en trahissant ainsi son pays au profit des USA et en parachevant le travail mené par la CIA pour installer l’hégémonie de l’art US sur l’Europe.

- Comment la même Catherine Millet a pu acquérir suffisamment de pouvoir et de crédit pour diriger le « débat  des années 90 » auquel Michel Guerrin fait pudiquement et prudemment allusion. Un « débat » qui avait en fait tous les aspects d’un tribunal d’inquisition pour un terrifiant « procès de Moscou », qui vit des gens comme Jean Clair, Pierre Gaudibert, Jean-Philippe Domecq contestant le rôle d’un art contemporain ravageur de sens, se faire traiter de populistes, réactionnaires et nazis, et se faire massacrer sur place par les sbires de l’esthétique d’Etat, faute de goulags à disposition.

Pourquoi la formule « bête comme un peintre » de Marcel Duchamp  a obtenu un tel énorme succés auprès des fonctionnaires de l’art français

- Pourquoi, quand on souhaite que les artistes français soient mieux reconnus en France, on est taxé de franchouillard, de nationaliste et de réactionnaire ringard, comme le remarque enfin Michel Guerrin… Mais aussi pourquoi les artistes français que la France honore, comme les sempiternels business-artists, Buren, Mouraud, Calle, Lévèque, Mosset, Venet, Veillan, Rutault, etc. , sont les plus vides possible de contenu pour mieux correspondre au format international ou à la norme trans-nationale du marché spéculatif … Et pourquoi ces mêmes artistes, malgré l’important soutien qu’ils ont de l’appareil étatique, ils échouent tous lamentablement à être reconnus du star-system de l’art mondial.

- Pourquoi les artistes à contenu, pourtant reconnus internationalement , comme Paul Rebeyrolle, Pat Andréa, Velickovic, Rustin, Segui, et tant d’autres ne peuvent avoir de rétrospective au Centre Pompidou, ni de reconnaissance nationale.

-Pourquoi la formule « bête comme un peintre » de Marcel Duchamp  a obtenu un tel énorme succés auprès des fonctionnaires de l’art français ( alors que saux-ci sont, comme chacun le sait, « cons comme des balais, des pelles ou des porte-bouteilles signées Marcel Duchamp » )

- Pourquoi Bernard Blistène aime Jeff Koons  et le trouve aussi intelligent que Buren et Mosset réunis. -Pourquoi et comment ce rejet central de la création française se répercute en cascade en province, pour la constitution des collections musées d’art contemporain et des FRACs notamment, dont plus des 2/3 sont d’œuvres anglo-américaines.

Pourquoi ne pas avoir le courage de revenir au local, au « terroir », à un réancrage dans le sol et dans la cité

- Pourquoi, les grandes villes de province sont obligées de subventionner grassement tout un tas de petites galeries – relai de l’art officiel et de l’esthétique internationale, n’exposant que des produits des réseaux «  émergents sur la scène artistique internationale », au détriment des artistes de la région dont les œuvres éventuellement acquises par les municipalités, n’ayant pas de lieu de monstration, sont reléguées dans des caves ou des églises désaffectées.

- pourquoi, concernant l’art, le qualificatif « contemporain » implique-t-il nécessairement « international » et doit –on obligatoirement jargonner in english pour parler d’art contemporain

- et pourquoi ne pas avoir le courage de revenir au local, au « terroir », à un réancrage dans le sol et dans la cité, à une resocialisation de proximité, maintenant que la plupart des politiques, des sponsors et des communicants ( et même des critiques d’art) commencent à s’apercevoir que cette obsession de l’ « international », est absolument contre-productive tant en termes de sponsoring, que de marketing politico-culturel, que de création véritablement artistique Voilà donc, un peu rapidement et dans le désordre, ces quelques questions qu’il faut maintenant aborder au sujet de ce rejet spécifiquement français… du français


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