France, Liban - Musique, interview

Les traversées diatoniques de Sébastien Bertrand

Stephane de Langenhagen - 25 mai 2016
Accordéoniste diatonique au toucher remarquable, Sébastien Bertrand a fait une pause dans ses multiples projets, se livrant à un exercice périlleux : le premier album solo. "Traversées", merveille de simplicité musicale, a été construit entre sa Vendée d'adoption et le Liban où il est né. Rencontre.

Sébastien Bertrand, "Chemin de la belle étoile" - Photo Jocelyne Gallais

D'origine libanaise et adopté à l'âge de neuf mois, Sébastien Bertrand a grandi dans une famille de musiciens traditionnels du Marais breton vendéen. En 2007, il est invité par son ami Yannick Jaulin à un spectacle de Wajdi Mouawad, Forêts, qui traitait des liens du sang. Bouleversé par la pièce, le musicien se décide à aller voir là où il n'avait jamais osé regarder et se rend à Beyrouth au printemps suivant. Commence alors pour lui un long cheminement, ponctué de spectacles autour de sa double culture, dont Traversées, son premier album solo qui sort cette semaine, en est le prolongement. 

Micmag : Huit ans après la prise de conscience de vos origines libanaises, où en êtes-vous, aujourd'hui, dans votre quête d'identité ?

Sébastien Bertrand : S'il y a bien eu un retour sur les origines ces dernières années, je ne sais pas si l'on peut vraiment parler de quête. Tout au long de ma vie, je m'étais construit une histoire sécurisante : né pendant la guerre du Liban, j'avais été adopté et j'étais bien en France. En fait, je suis né en 1973, donc avant les évènements de 1975, et ce sont bien d'autres raisons qui ont motivé mon abandon. À 35 ans, à Beyrouth, je me suis retrouvé avec deux pans de mon histoire, c'est là qu'il y a eu questionnement. Pour ma première présence au Liban, j'ai eu la chance d'être super accompagné et que ça se passe dans le cadre d'un festival, avec une dimension artistique. Aujourd'hui, je me sens avant tout moi-même et apaisé. Je ne me sens pas plus français que libanais, j'ai juste retrouvé une respiration intérieure et c'est ça le plus important.

M. : Cet apaisement a mis du temps ?

S.B. : Oui, il a fallu digérer tout ça. D'abord, il y a eu une envie folle de Beyrouth, tout en continuant à dire "je t'aime" à tout ceux qui m'entouraient en France, en particulier à mes parents adoptifs. Face à mon questionnement, il y a aussi eu celui des autres, qui t'interrogent de manière frontale : « Est-ce que tu vas rester là, est-ce que tu te sens plus libanais, c'est quoi pour toi cette musique, est-ce que tu vas faire de la musique libanaise...». Puis, avec Yannick Jaulin, on a ressenti l'urgence d'en monter un spectacle, c'est ce qu'on a fait en 2009 avec Chemin de la belle étoile, au moment où, en France, était lancé le débat sur l'identité nationale. On a voulu aborder le sujet de l'origine et des liens du sang, et de ce que c'est que d'être porteur d'une culture.

M. : Traversées est le prolongement de ce travail d'introspection ?

S.B. : Chemin de la belle étoile a été joué 380 fois. À l'issue de chaque représentation, les gens me parlaient d'eux et de leur rapport à leurs propres parents. Pas de moi ! J'ai été pétri et nourri de toutes ces histoires. Un temps de pause m'a été nécessaire pour savoir ce que j'allais faire de tout ça, comment j'allais me retrouver dans ma musique et redonner du sens à un projet artistique. J'ai même pensé un moment que je n'avais plus rien à dire, que j'allais arrêter de monter sur scène.

M. : Pourquoi avoir choisi alors d'en faire un travail solo ?

S.B. : C'est vrai que le solo fait peur. Mais soit je ne faisais rien, et je redevenais un musicien "amateur", soit j'assumais ça en revenant, complètement à nu, avec rien autour, personne sur qui m'appuyer. D'autant plus qu'on a voulu une prise de son de l'accordéon au plus proche de ce qu'il est, du coup ça ne pardonne pas.

« Il m'est arrivé de jouer de l'accordéon pour passer la douane ».

M. : Comment avez-vous construit Traversées ?

S.B. : Cet album a été construit avec beaucoup de temps de recul et d'isolement. J'ai eu la chance de travailler avec un metteur en son, Pascal Cacouault. On est partis tous les deux, dans de petites résidences; d'abord en travaillant sur de l'introspection électro du son, en mettant des micros à l'intérieur de l'instrument, en cherchant des déviations, etc., pour revenir, à la fin, à plus de simplicité. On a fait notamment une résidence de dix jours sur la presqu'île de Tatihou, dans la Manche : la journée, il y avait un peu de passage, mais la nuit on était tout seuls.

J'ai craqué à la moitié du séjour, en disant à Pascal qu'on était en train de se perdre, et que je souhaitais qu'on profite des derniers jours pour enregistrer et entendre les morceaux. Ça a été le point de départ qui m'a permis d'assumer le son de mon accordéon. Le fait d'avoir un ingénieur du son, de pouvoir réécouter à tête reposée, de faire des cassures, des coupures, assembler, c'est un luxe, surtout pour moi qui ne sait pas faire ça sur mon ordinateur. J'ai vu se construire petit à petit un univers sonore qui était le mien, mais que je n'entendais pas forcément.

M. : Est-ce la nature qui a rendu possible ces moments d'intimité ?

S.B. : J'ai marché beaucoup, le téléphone à la main, pour enregistrer des mélodies, comme je l'avais fait précédemment avec Jaulin pour Chemin de la belle étoile. C'est une forme "d'auto-collectage". Pour Traversées, je me suis beaucoup inspiré des paysages et j'ai repris le temps de la solitude, le goût de m'assoir, de contempler. J'ai commencé à peindre au retour du Liban, une manière de m'exprimer en silence, et j'ai écrit des petits poèmes qui jalonnent le spectacle, sur le rapport charnel du musicien à son instrument. Voilà ce qui m'intéressait : qu'est-ce que c'est que cet objet qu'on met entre nous et nos émotions ?

M. : Pouvez-vous décrire ce rapport charnel que vous avez avec votre instrument ?

S.B. : L'accordéon est le moyen que j'ai depuis tout petit de dire des choses. C'est mon exutoire. Il m'a permis de communiquer dans plein d'endroits où je ne connaissais pas les langues, de draguer, de faire danser. Il a ce côté très populaire dans l'inconscient général. On peut le sortir facilement, il est portatif, mélodique, percussif. C'est mon passeport : il m'est arrivé d'en jouer pour pouvoir passer la douane, comme au Québec où une fois on m'a emmerdé sur la nature du bois.

M. : Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqué grâce à l'accordéon ?

S.B. : L'accordéon m'a fait connaître les populations du Marais breton vendéen, grâce à mon père, puis plus tard, à mon oncle, qui m'ont transmis leur culture. Quand j'ai décidé d'aller habiter sur l'île d'Yeu, j'ai rencontré le patron des pêcheurs. Qui jouait lui aussi de l'accordéon. Dès le lendemain de mon arrivée, il m'a embarqué pour aller jouer avec lui dans les cabanes de pêche. Quand on est perdu et qu'on ne sait plus comment se parler, la musique permet de dénouer ça. La première fois que je suis retourné à l'orphelinat de ma naissance, j'ai joué pour les gamins et ça a créé tout de suite quelque chose de l'ordre de l'émotion. J'ai joué aussi beaucoup en milieu carcéral, alors que les types que je voyais n'étaient pas forcément sensibles à l'accordéon. Le truc, c'est de le faire avec justesse : même si les gens n'aiment pas, ils respectent. C'est ce qui permet d'engendrer un dialogue.

« Il y a un côté transe dans la danse traditionnelle ».

M. : D'où viennent votre toucher incroyablement léger et votre façon unique de scander le tempo ?

S.B : En vieillissant, je laisse aller mon souffle plus facilement. Le retour à la simplicité, c'est l'idée de faire moins de notes, de laisser les choses respirer. N'étant pas un énorme technicien de l'accordéon, et possédant un instrument simple, je voulais faire de la mélodie. Gabriel Yacoub ou Marc Perrone, auxquels je pense souvent, sont des poètes. Je suis très sensible à ce rapport entre poésie et musique.

M. : À plusieurs reprises, dans Traversées, votre accordéon se fait cornemuse. Cet instrument, que vous avez beaucoup pratiqué, continue d'influencer votre façon de jouer ?

S.B. : Après avoir pris des cours, j'ai joué très tôt avec mon oncle Thierry à la veuze  [NDLR : instrument breton de la famille des cornemuses] au sein du Duo Bertrand. À chaque fois que l'on faisait une ornementation, il fallait qu'elle soit hyper précise entre nous deux, comme un flash, qu'on n'en entende qu'une. J'ai énormément travaillé ça, allant même jusqu'à trafiquer mon accordéon pour que les tierces soient plus basses et tombent pile poil sur celles de la cornemuse.

J'utilise aussi des bourdons, et dans mon disque, on entend bien les harmoniques qui jaillissent, grâce aux cellules qu'on a placées à l'intérieur. Pour le sol-do avec lequel je joue (sur l'album, je joue de trois Castagnari, préparés à Rennes), j'ai fait faire beaucoup de réglages, comme sur un vélo de course. J'ai fait aussi refaire des anches plus graves pour la main gauche, pour qu'on entende le battement. J'avais envie de redonner à l'instrument un nouvel équilibre tout en gardant sa simplicité.

M. : Les danses traditionnelles sont très présentes sur Traversées. Pourquoi est-ce si important, pour vous, la danse ?

S.B. : La danse fait partie de mon parcours. J'ai commencé ma carrière en dansant à l'âge de 5/6 ans au sein du groupe folklorique Tap dou Païe. L'objectif était de passer dans le groupe des grands. Puis à 7/8 ans, je me suis mis à pratiquer l'accordéon pour la danse. Pendant des années, avec mon oncle Thierry Bertrand, j'ai beaucoup joué sur le rapport aux danseurs. Il y a un côté transe dans la danse traditionnelle. C'est lors d'un voyage en Inde en 2006 avec le groupe d'électro trad' Sloï, que j'ai eu la révélation par rapport à la danse : la foule dansait en se lâchant, sans se poser de questions. Dans le disque, sans renier la danse, je l'ai abordée d'une manière un peu différente, en la ralentissant, comme dans Détournement, ou en jouant une maraîchine (danse du Marais vendéen) avec des accents rock et hip-hop.

M. : Est-ce que vous dansez toujours ?

S.B. : J'ai beaucoup dansé, puis j'ai arrêté, je trouvais les bals trop académiques. J'aime ce côté fou des bals folks, où si tu sais, tu sais, si tu ne sais pas, on t'embarque. Voir des gens qui bougent sur ta musique, ça me plaît. Les anciens parlaient de meneurs de danse. J'ai grandi dans un rapport de jeu avec les musiciens. Ce n'était pas tous des virtuoses mais ils savaient mettre l'entrain.

Propos recueillis par Stephane de Langenhagen pour www.micmag.net

Photo de vignette Patrice Dalmagne


"Traversées" de Sébastien Bertrand.
Un CD Daqui, distribué par Harmonia Mundi.
Sortie : le 27 mai 2016.

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