Paris-Alger - Artiste peintre

Abdelwahab Mokrani- Rage et désespoir d'un artiste algérien

Civa de Gandillac - 7 mai 205
L’artiste peintre algérien Abdelwahab Mokrani nous a quittés brutalement en décembre 2014 dans l’anonymat total. Il s’en est allé d’un coup de rage, de désespoir, suffocant dans la société sclérosée algérienne. Menacé de mort par les islamistes son statut d'exilé lui avait été brusquement retiré.

 Abdelwahab Mokrani fréquenta l’Ecole nationale des Beaux­-Arts d’Alger, puis les Beaux­-Arts de Paris. Il avait exposé  au centre culturel de la wilaya d’Alger, au musée Picasso d’Antibes, à l’Exposition universelle de Séville.
 

Un ami, un artiste peintre, un poète nous a quittés ! Abdelwahab Mokrani s’en est allé d’un coup, de rage, de désespoir, suffocant dans cette société sclérosée algérienne.

En France, Mokrani avait perdu son statut d’exilé politique quand Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Intérieur. Menacé de mort par les islamistes en Algérie comme de nombreux artistes et intellectuels durant les années 90, Mokrani aurait dû voir prolonger son statut d’exilé politique et obtenir une carte de séjour. Néanmoins, il lui a été reproché d’être reparti en Algérie rendre visite à sa mère. À son retour en France, les autorités françaises lui retirèrent son droit à l’exil au motif qu’il n’était pas en danger dans son pays puisqu’il avait pu y retourner.

Il réussissait à vendre ses toiles pour quelques centaines d’euros, de temps en temps. Il récupérait des cartons sur lesquels il peignait, il grattait, déchirait, recollait, repeignait des femmes sans tête, des êtres humains cosmiques, des silhouettes et leurs âmes : un style d’art figuratif abstrait.

Mustapha Lamri, cinéaste algérien exilé en France depuis les années 80, après avoir été emprisonné dans les geôles algéroises pour le caractère iconoclaste de ses films, me présenta Mokrani en 2000, une fin de matinée, au Cavalier bleu, café situé devant le centre Pompidou. Mokrani n’avait pas dormi et avalait calva sur calva.

Une vie de Spartiate dionysiaque

Mustapha me donna pour mission de lui trouver un atelier dans un squat artistique. Il me parla de son ami peintre avec admiration. Il lui semblait inacceptable le savoir sans logement et sans atelier. J’acceptai de partir à la recherche d’un atelier-appartement. Je venais de terminer un documentaire autoproduit intitulé  Squatador. Ce fut notre dernière rencontre : Mustapha Lamri se suicida quelques jours plus tard en se jetant sous les rames du métro Glacière. Son dernier geste avait été de me présenter son ami Abdelwahab, comme un passage de flambeau amical amplifié par sa disparition tragique.

Mokrani s’installa au 51 rue de Chateaudun dans le IXe arrondissement de Paris, un luxueux squat artistique intitulé In Fact géré par Eric P. et Gustavo N. Ensuite, il vécut à Alternation, un squat artistique lumineux organisé par Eduardo, dans le XIe arrondissement juste à côté de l’école Boulle.

Pendant quatre années, il devint un élément moteur de ces espaces de vie alternatifs, de ces laboratoires artistiques où le meilleur côtoie le pire. Totalement associable, Mokrani devint un acteur reconnu autant pour sa peinture que par sa personnalité atypique dynamitée par des élans poétiques et iconoclastes. Il bousculait le conformisme des codes alternatifs par son authenticité, par sa grande culture littéraire et artistique. Il connaissait par cœur de nombreux poèmes qu’il citait toujours à propos face à des noctambules déconcertés. Il virevoltait dans l’espace et s’enthousiasmait face à des interlocuteurs interloqués, intrigués et agréablement dérangés dans leur  routine.

Mokrani vivait comme un marginal dans la clandestinité. Pourtant, il rassemblait autour de lui de nombreux artistes, intellectuels fascinés par sa peinture, sa passion poétique, sa vie de « Spartiate dionysiaque » et par son hypersensibilité. J’entends par « Spartiate dionysiaque » le fait que Mokrani avait besoin de tabac et de vin blanc « ordinaire »  à satiété et seulement de quelques boîtes de conserves et bananes pour se nourrir dans le meilleur des cas…

Une non-intégration étatisée

Sa clandestinité lui rendait la vie impossible tant à un niveau pratique qu’à un niveau psychologique. En mai 2005, Nicolas Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur. Mokrani craque et décide volontairement de rentrer en Algérie, fatigué par cette non-intégration étatisée.

Mokrani comme Lamri étaient des artistes imbibés de poésie et d’hédonisme, capables de se mettre dans des colères ébouriffantes face à la médiocrité, le racisme et l’ignorance. Ils avaient été tous deux traumatisés par la censure appliquée par le parti unique du FLN (Front de libération nationale) et par les années noires algériennes de la guerre civile, ensanglantées par le FIS (Front islamique du salut).

Ils ne croyaient pas en Dieu, se méfiaient des instances dirigeantes, prêts à se sacrifier sur l’autel de l’Art. Ils aimaient faire la fête jusqu’à l’aube. Brisés dans leur créativité, par une société dédaigneuse et matérialiste, ils sont tous deux morts étouffés et emprisonnés psychologiquement. Mustapha, rongé par la frustration n’avait pas les moyens de faire des films en France et Wahab était reconnu par ses pairs mais inexistant socialement.

Ils ont choisi d’interrompre brutalement leur existence utopiste. Je ne pense pas que leur mort soit mûrement réfléchie, au contraire du stoïcisme, j’ imagine un pétage de plomb qui conduit à un acte irréversible car mes deux amis aimaient la vie, je vous le garantis, sans l’ombre d’un doute.

Cette génération d’artistes algériens pour laquelle la culture française était « un butin de guerre », nous manquera.

Leur maître s’appelait Kateb Yacine.

Civa de Gandillac pour www.micmag.net 2015

Abdelwahab Mokrani avait participé, en novembre 2012, au Salon d'automne du petit format à Alger.http://www.algeriades.com/abdelwahab-mokrani/article/abdelouahab-mokrani




Le DVD "Oeuvre en fragments" est diponible aux éditions de l'Harmattan vidéo (20 euros).

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