Italie - voyage

Carnet de voyage Toscan - Carrare : "Anarchie" s'écrit dans le marbre !

Vincent Dupret - 21 mars 2018
Un CAS RARE À CARRARE - Ou comment une innocente ballade se transforme en une résurgence inattendue de la geste anarchiste.

©Photo Alexandra Boulat - Les ouvriers anarchistes de Carrare

Février 2018, en vacances en Toscane.  Ce jour là, direction Carrare, afin de visiter les fameuses carrières de marbre («cave » en italien ).

D’abord le train d’où l’on aperçoit au loin des montagnes étrangement blanches comme neige sur les flancs mais pas au sommet, cela s’avèrera être les excavations de marbre. Puis un bus depuis lequel on entrevoit la démesure de ce qui nous attend. L’excitation monte en même temps que l’altitude.

Nous voilà arrivés dans le village de Colonnata sur les hauteurs de Carrare. C’est la basse saison, l’endroit est quasi désert, et rien n’indique la marche à suivre pour la visite. Un magasin semble être la seule planche de salut pour obtenir des renseignements.

Une inscription à la gloire de l’anarchisme

Et déjà, oh surprise, une plaque de marbre accolé à l’escalier qui y mène porte une inscription à la gloire de l’anarchisme. Pour m’être intéressé au sujet depuis longtemps, c’est bien la première fois que je vois ça !….

Le texte qui figure à côté d’un grand A est aussi simple que puissant : « AI COMPAGNI ANARCHICI UCCISI SULLA STRADA DELLA LIBERTA »(1).

Bon, ok, mais c’est pas tout ça… ; le sympathique tenancier de la boutique appelle pour nous un guide qui pour 15 euros par personne, nous dit-il, nous fera faire le tour pour une heure, entendu que s’il nous apprécie il ne comptera pas son temps. De fait nous resterons trois heures en sa compagnie…

A l’occasion, nous achetons là un échantillon du délicieux « grasso da Colonnata », spécialité locale connue dans tous les alentours.

Trente minutes après débarque Luciano avec son 4x4. C’est un gars du métier qui vient de terminer son service de chef de chantier dans les carrières à quinze heures. Présentations faites, il nous emmène à quelques encablures de là et le spectacle commence…

Des blocs énormes expédiés dans le monde entier

Inouïe, démesuré, dantesque. Les montagnes alentours sont à proprement parler taillées en pièces. Là haut, en bas, ici et là-bas le naturel chaos des trois ou quatre montagnes environnantes a été sans merci transformé en escaliers de géant. Des blocs énormes y sont découpés avant d’être envoyés aux quatre coins du globe. Notre guide nous explique que, par exemple, les Américains préfèrent le marbre gris, les Russes le noir, le Vatican le rose, et que la commande du moment consiste en mille pièces de marbre blanc, à destination de Dubaî, dont on fera, pour un hôtel, autant de jacuzzis.

Etant exploitées depuis plus de deux mille ans, on imagine les légions d’esclaves qui ont dû y laisser leur vie, puis des générations d’ouvriers y effectuant leur besogne avec les moyens aussi rudimentaires que dangereux de l’époque (scies, cordes, rondins, chariots…).

Rome et Pise pour ne prendre que ses deux exemples ont été bâties de ses pierres, taillées avant d’être amenées jusqu'à la mer distante de quelques kilomètres (…), où les attendaient les bateaux… Michel–Ange venait se fournir là …

Malgré l’arrivée du train puis des camions qui ont facilité le transport des blocs, aujourd’hui encore le métier reste périlleux, selon ce que nous dit notre guide, en plus que d‘être mal payé (dix heures par jour pour mille euros par mois), mais il y a bien sûr toujours quelqu’un pour prendre le boulot qu’un autre laisserait. L’année passée il y a eu cinq morts quand un bout de montagne s’est effondré, et puis il y a la poussière qu’on y respire…

Vingt familles qui s’entendent, nous dit encore Luciano, pour se partager la propriété de cent carrières, et que si l’on peut prendre une amende pour y avoir cueilli une fleur, le paysage est quant à lui allégrement éventré sans risque de procès-verbal, pour des profits colossaux, qui expliquent qu’en ville les rouages des affaires soient « bien graissés »…

Les hommes politiques n’aiment pas trop venir par ici

Là-dessus Luciano commence à évoquer les souvenirs de l’existence du mouvement anarchiste dans la région de Carrare, corrélée aux conditions de travail si éprouvantes des « cavatore » de toujours.

« Les hommes politiques n’aiment pas trop venir par ici » nous dit-il, « il y a trop d’explosifs dans le coin qui peuvent servir a autre chose qu’a faire sauter la montagne… »

Ok, le ton est donné, en écho à la plaque vu précédemment…Comme la question éveille ma curiosité, et que ce n’est pas tous les jours que l’on peut échanger là-dessus, j’alimente alors la conversation en manifestant mon intérêt par l’évocation de deux ou trois choses ayant rapport au sujet, et me concernant de prés ou de loin. Dès lors « la sauce est prise »…

Après quelques photos du site, je lui demande si nous pouvons retourner au village afin de prendre une photo de la  fameuse plaque commémorative. De retour sur le parking du village , Luciano gare son véhicule pile devant une autre (plaque) qui dit juste « Alberto Meschi, anarchiste ». Décidemment il semblerait que cette orientation ait droit de cité dans les environs…Une fois de retour en France, un petit tour sur Wikipédia m’éclairera sur le personnage.

Pendant qu’on est là, notre guide nous propose d’aller jeter un coup d’oeil sur le monument qui, devant l’église, témoigne pour les hommes et les femmes (…) qui de tout temps se sont usés à extraire le marbre ( « marmo » en italien, qui a donné « marmot » en français, à cause des angelots des églises fait dans cette matière…).

Sur place depuis quelques instants, voilà qu’un individu d’environ une soixantaine d’année, à l’aspect un peu bourru, déboule soudain sur le lieu. Lui et Luciano se connaissent visiblement , et ce dernier de lui dire les quelques éléments qui fondent mon propre intérêt par rapport à l’anarchisme : en particulier, mais pas que…, la geste familiale, de ce côté , d’un ami pendant la guerre civile espagnole, et le formidable récapitulatif historique de 4h30 vu sur Arte en mars 2017…

Et ne voilà pas qu’a l’énoncé de ces quelques mots, et alors qu’un instant avant le gaillard à l’air désabusé me disait le caractère un peu folklorique de l’évocation de l’anarchisme local d’aujourd’hui, m’étreint soudain d’une vigoureuse accolade, comme s’il retrouvait un vieil ami ou un fils…

Dans la voiture du retour vers la gare, Luciano nous dira que « dans le temps », le personnage en question pouvait user du pistolet et du couteau pour défendre ses convictions…

Il paraît que tous les étés les carrières sont louées pour des sessions d’opéra à cause des qualités acoustiques de celles-ci.

Ce jour là, ce n’est pas l’écho des diva dont j’ai entendu la résonnance, mais celles de certaines idées, et d’une histoire inscrite…dans le marbre.

Vincent Dupret pour www.micmag.net  - mars2018

(1) Carrare fief historique de l'anarchisme italien qui se libéra du fascisme fut la ville où en 1968 l'on crée l'Internationale des fédérations anarchistes (l'IFA). L'auteur Marco Rovelli  dans son livre "Il contro in testa" (gente di marmo e d'anarchia) raconte l'histoire et l'épopée de ces rebelles anarchistes ouvriers du marbre - Roma-Bari,  éditions Laterza, 2012.  

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