Paris - art & artistes en France

Très peu de gilets jaunes chez les artistes… et pourtant !

Nicole Esterolle - janvier 2019
Et pourtant les artistes auraient eu de bonnes raisons de s’associer à la révolte, car il n’existe aucune catégorie socio-professionnelle aussi maltraitée, méprisée, ringardisée, disqualifiée, humiliée, instrumentalisée ...

Et pourtant les artistes auraient eu de bonnes raisons de s’associer à la révolte, car il n’existe aucune catégorie socio-professionnelle aussi maltraitée, méprisée, ringardisée, disqualifiée, humiliée, instrumentalisée que la leur, par un appareil financiaro-institutionnel totalement ubuesque, dont l’arrogance envers la périphérie n’a d’égale que la stupidité centrale, et qui symbolise bien ce verticalisme jacobin et technocratique qui est reproché à la gouvernance de ce pays.Les gilets envahissent les colonnes du Palais Royal (montage de Gilles Chambon)

En effet, pour ce qui concerne le domaine de la création artistique, le dispositif d’Etat, mis en place dans les années 80 par le couple Lang-Mollard, sous prétexte de « soutien à la création » et   d’ «  exception culturelle française », est le seul au monde qui permette un interventionnisme ministériel aussi puissamment contre-productif et ravageur, aussi injuste envers les artistes et qui justifierait autant une grosse colère de ceux-ci.

Ce dispositif ministériel est le seul, chez les nations industrialisées et démocratiquement avancées, à avoir réussi à exclure 95% des artistes du regard institutionnel et des achats publics et faire en sorte qu’ils vendent de moins en moins et que les galeries prospectives ferment en cascade. Nous avons là le résultat de quarante ans de mépris et d’occultation systématiques de tout ce qui est de l’ordre de l’expression du sensible, de l’imaginaire, de la poésie et du savoir –faire. Cette « désartification – burénisation » institutionnalisée a permis de privilégier un art de verticalisme intellectuel très exclusif, un  art du discours sur l’art, sur son absence ou son non-sens, un art conceptualo-postural à outrance, terriblement sociétalo-questionnatoire, follement spéculatoire tant intellectuellement que financièrement et « déconstructeur » forcené des valeurs établies. C’est ainsi que cet art, qualifié de «  contemporain » par un hold up sémantique d’un culot inoui, continue aujourd’hui à décliner ad nauseam la même pseudo-subversivité par éradication du contenu, persévère à « casser les codes » au frais du contribuable, quand bien même tout est en ruine, qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses et qu’il ne reste plus rien des critères de reconnaissance et de légitimation, tels qu’ils étaient il y a quarante ans.

Il est le seul à avoir pu remplir les collections publiques avec 80% d’oeuvres formatées à l’inepto-discursif radical et qui ne vaudront plus un kopeck dans 20 ans…. et le seul à taxer l’expression sensible partageable pour mieux subventionner la masturbation cérébrale élitaire.

Il est le seul à avoir su aussi exemplairement conjuguer les vertus du soviétisme le plus bureaucratique à celles du libéralisme le plus échevelé, pour vanter les mérites de cette contemporanéité impliquant une collusion entre, d’une part, une gauche identitaire bien- pensante culturolâtre et, d’autre part, un capitalisme spéculateur, destructeur de l’art véritable comme de l’économie réelle…Avec comme corollaire la banalisation du conflit d’intérêt privé-public et le détournement des lieux patrimoniaux et de l’argent public, pour la valorisation des produits artistico-financiers, tels que ceux notamment des oligarques Arnaud et Pinault. Il est le seul à avoir fait de ses écoles des Beaux-Arts, des lieux de détournement et endoctrinement de mineurs au duchampisme radical hautement destructeur d’art. Il est le seul enfin à avoir pu maintenir pendant quarante ans, un entre-soi aussi vérouillé et sectaire, où la consanguinité dégénérative a pu produire une idéologie artistique délirante, pour des œuvres aussi malades que le discours qui leur est adjoint et dont on ne sait s’il les précède ou les accompagne… .

Dans ce contexte de bouffée délirante permanente et de retournement ubuesque du sens, il n’est pas étonnant que la misère esthétique et l’indigence inventive régnantes, soient à l’image du moralement et juridiquement pourri , qui les a précédées et engendrées …Pas étonnant non plus que l’on soit passible de procès en réactionnariat et hitlérisme, quand on ose dénoncer les mécanismes de transgression de tous ordres qui ont produit, qualifié et financiarisé une laideur de type Koons ou Damien Hirst …D’autant que, par un même « cassage des codes », cette laideur est devenu signe de distinction, code de connivence cynique dans les réseaux branchouilles, logo d’appartenance de classe, et surtout instrument de terreur assujettissante envers le vulgum pecus et envers les artistes de la mise en forme sensible.

Cette violence symbolique de l’art d’Etat au service des classes « supérieures », conjuguée à la puissance de l’art financier et complétée par la désespérante impéritie des 3 ou 4 syndicats d’artistes, groupusculaires , s’entre-dévorant sans cesse pour des questions domestiques, sans aucune réflexion globale ,   plus ou moins imbibés d’esthétique duchampiste, manipulés par le Ministère, peut donc expliquer pourquoi, semble annihilée chez les artistes, toute capacité de révolte de quelque couleur qu’elle soit . La dernière manifestation collective d’artistes date du 21 avril 2006. La MDA avait groupé 500 personnes environ près du Ministère à Paris, à l’occasion de la réforme du statut des artistes. Manifestation regardée d’un œil très critique par les syndicats SNAP CGT et CAAP… La fièvre gilets jaunes contribuera-t-elle à sortir les artistes de leur apathie, de leur aphasie, de leur individualisme et de leur incapacité à se soutenir entre eux ? On rêve de les voir investir symboliquement les colonnes de Buren ou taguer les tulipes de Koons…. 


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