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« Le livre est à la fois une boîte de Pandore et une corne d’abondance »

Marie Torres - 19 août 2017
Parce qu’il est difficile de se faire éditer si on est ni connu ni parrainé, Laurence Schwalm a décidé, en 2009, de créer les Editions Ex Aequo et donner leur chance à tous les auteurs, novices ou avérés. Une condition, des textes de qualité. Rencontre avec une éditrice militante.

Micmag.net : Comment, et pourquoi, êtes vous devenue éditrice ?

Laurence Schwalm : Comme beaucoup d’auteurs j’ai cherché un éditeur après avoir terminé l’écriture de mon premier roman. J’ai trouvé successivement deux éditeurs et me suis rendu compte que leurs clients c’était moi et non les lecteurs ; j’ai en plus été flouée de mes droits d’auteur. J’ai piqué une grosse colère et créé les éditions Ex Aequo pour permettre aux auteurs, comme moi, de travailler dans de bonnes conditions sans se faire voler.

M. : En quelques mots, et quelques chiffres, pouvez-vous nous présenter Ex Aequo ?

L.S. : C’est une petite entreprise âgée de 8 ans, qui regroupe,  à ce jour, 160 auteurs pour plus de 300 livres au catalogue. Nous éditions chaque année une quarantaine de nouveautés – ce qui est un rythme effrayant en masse de travail – et j’accueille chaque année en moyenne une bonne douzaine de nouveaux auteurs qui n’ont jamais été publiés auparavant à compte d’éditeur. C’est une structure à taille humaine dans laquelle tout lecteur, tout auteur, toute personne quelle que soit la raison peut appeler et m’avoir au téléphone directement. Je gère Ex Aequo comme une grosse entreprise mais en promouvant en permanence les relations que l’on trouve dans les structures artisanales. Ex Aequo c’est aussi 100 000 euros de chiffre d’affaires en 2016 – 800 euros d’impôts sur les sociétés – 27000 euros d’imprimeurs – 20 000 euros de stocks en valeur de vente – 3000 exemplaires de livres disponibles à la vente en permanence. Une centaine d’événements avec des auteurs, une dizaine de gros salons… et 12 000 lecteurs. Ex aequo porte bien son nom : nous partageons tout, les auteurs et moi : les revenus, le travail, quelquefois les soucis et les problèmes, les réussites et les échecs… quasi à égalité.

M. : Votre catalogue est très «large», il compte 15 collections qui vont du polar à la BD, en passant par le théâtre ou la biographie, comment choisissez-vous vos textes ?

L.S. : Sur leur qualité. Un texte c’est un univers cohérent qui fonctionne comme une horloge, chaque élément est indispensable et contribue à l’ensemble ; l’horloge doit donner la bonne heure au bon moment, le texte doit satisfaire les attentes du lecteur en relation à ce qu’on lui en a présenté. J’ai l’obligation absolue que le lecteur ne puisse jamais dire « j’ai acheté une cochonnerie » même si le lecteur a le droit absolu de dire « je n’ai pas aimé ». Alors, cette base d’appréciation laisse une large place à tous les registres, ce qui explique la grande diversité de mon catalogue. Je lis personnellement tous les manuscrits qui sont proposés à Ex Aequo ; je les lis le soir et le week-end car la journée j’ai mon travail de chef d’entreprise. Si, malgré la fatigue, le texte retient mon attention et reste agréable à lire (quel que soit son style, son thème, son registre) c’est qu’il est bon sans retouche et je le prends. Si il ne passe pas ce test de lecture, je demande à l’auteur de retravailler quand le texte peut être amélioré ou être mis au point. Si le texte ne me convainc pas, je ne l’édite pas. Quand je choisis d’éditer un texte, j’édite aussi son auteur ; il faut que le courant passe, si je sens que la relation de travail ne sera pas conviviale et établie sur une confiance réciproque et une envie commune de faire la route ensemble, je ne donne pas suite.

M. : On compte environ 3000 structures éditoriales en France, et seulement cinq grandes maisons. Si, professionnellement, votre mission est là même : sortir des livres, financièrement, n’est-ce-pas un peu difficile pour les «petits» ? Comment résister et continuer ?

L.S. : Avec abnégation ! Chaque matin quand j’ouvre la porte de mon bureau une difficile journée m’attend. La masse de travail est parfois écrasante car je n’ai pas encore les moyens financiers d’avoir plusieurs salariés, donc je fais moi-même tout ce que je peux ne pas confier à d’autres, je compte chaque sous que je dépense et je ne dépense que ce que j’ai en caisse, je ne m’endette jamais. Pour « tenir » financièrement je ne suis pas salariée de ma maison d’éditions, je ne prélève pas non plus de dividendes sur les bénéfices (et je paye des impôts sur les sociétés car j’arrive justement à faire des bénéfices comptables), je touche mes droits d’auteur comme tous les auteurs de la maison et je me rembourse de mes frais. J’ai la chance d’avoir pu réquisitionner un étage complet de ma maison pour y installer mes bureaux, je ne paye donc pas de loyer, j’utilise ma voiture personnelle pour tous mes déplacements, je suis radine et tous mes auteurs le savent ; mais je leur règle leurs droits d’auteur chaque trimestre – rubis sur l’ongle- ! Ce qui permet à Ex Aequo de continuer face à la concurrence, dans un contexte économique morose, sans soutien des libraires ni des médias, c’est la qualité de nos livres, c’est le talent des auteurs, c’est l’engouement de nos lecteurs.

M. : Quel regard portez-vous sur le monde de l'édition ?

L.S. : Acide ! C’est un milieu pourri. Aucune règle n’y est respectée, le sport favori des libraires est de ne pas payer les factures et de nous faire supporter la totalité du risque commercial. Les acteurs publics, qui devraient protéger le secteur créatif (c’est-à-dire les maisons d’éditions en région), ne pensent qu’à abonder de subventions le secteur marchand parce qu’une vitrine en centre-ville c’est plus visible qu’une maison qui rame pour faire connaître le travail d’un auteur local. Les éditeurs, bien souvent au lieu de penser à s’entraider, à se regrouper pour mener des actions communes, regardent surtout s’ils ne peuvent pas vous tirer le tapis de sous les pieds. De nombreux auteurs considèrent l’éditeur comme un prestataire de services, j’en ai même qui me demandent en préambule combien ils toucheront de droits d’auteur avant même qu’on discute de leur texte… Le livre est à la fois une boîte de Pandore et une corne d’abondance, c’est le résultat du travail d’un artiste qui perdurera après notre disparition à tous, il génère donc toutes les convoitises et permet à de nombreux parasites de prospérer.

M. : Comment voyez-vous l'évolution d’Ex Aequo ?

L.S. : Avec sérénité. J’ai confiance en mes auteurs, en leur travail, en leur investissement à mes côtés. Chaque année le catalogue grossit et s’enrichit d’apports humains nouveaux. Chaque année la maison progresse et grignote un peu de terrain, se fait un petit peu plus de place dans le paysage du livre. Régulièrement, des projets aboutissent. Quand je pense au chemin parcouru en huit ans, aux premiers auteurs qui m’ont fait confiance et que je compare à ce qu’est Ex Aequo à présent, j’ai confiance en l’avenir… parce que je sais que je ne vais rien lâcher ; je suis connue pour ça aussi. Ex Aequo était inconnue il y huit ans et nous avions les plus grandes difficultés à entrer dans les librairies, maintenant la maison est connue et les auteurs ont raflé des prix littéraires, Ex Aequo va donc évoluer dans le même esprit de développement et prendre de l’importance, le temps joue pour nous.

M. : Depuis la fondation d’Ex Aequo jusqu’à aujourd’hui, quelles ont été les bonnes et mauvaises surprises ?

L.S. : Les bonnes surprise ce sont tous les livres que j’ai édités. Lorsque j’ai fondé cette maison, je ne savais pas ce que l’avenir me réservait, j’ai sauté dans le grand bain sans bouée, et l’eau était froide ! Mais j’étais portée par une idée, par un concept de travail, et j’ai eu le bonheur de constater que je ne me suis pas trompée : j’ai fait confiance au travail des auteurs. Chaque nouvel auteur qui rejoint ma maison est une bonne surprise. Chaque auteur qui me quitte en est une mauvaise, quelle que soit la raison de son départ cela signifie que j’ai échoué dans ma relation de travail. Les bonnes surprises ce sont les succès des auteurs qui deviennent aussi les miens, c’est la relative prospérité de la maison. Ex Aequo est une entreprise qui n’échappe pas au monde réel même si notre travail repose sur l’imaginaire ; il y a donc en permanence des écueils à franchir, des problème à régler, des situations problématiques qui ne trouvent pas de solution. Ex Aequo m’a appris une chose face aux mauvaises surprises : un éditeur doit savoir tourner la page.

Pour en savoir plus sur Ex Aequo, ici

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Marie Torres pour www.micmag.fr

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