Paris - Portrait-société-musique-interview

David Rosane, rockeur militant venu d’Amazonie

Élise Barry - 09 mai 2016
Ornithologue natif du Vermont, David Rosane a vécu dix ans dans la forêt tropicale sud-américaine et a enseigné l’écologie dans la jungle newyorkaise. Traducteur du philosophe Peter Singer puis singer-songwriter avec le groupe « The Zookeepers », il vit souvent à Paris où nous l’avons rencontré.

David et des Indiens Ye'Kuana à la recherche de la biodiversité vénézuélienne.(Photo/Valérie Druguet).

Micmag : Dans ton dernier disque Modern Folk, sorti en France en 2015, tu écris et tu chantes un folk engagé, porté par le violon de Lucie Ruits et les musiciens  de The Zookeepers. Tu consacres une de tes chansons, So’to, aux Indiens Ye’Kuana du Venezuela. Les as-tu vus, de tes yeux vus ?

David Rosane : Oui ! Je suis ornithologue de formation et l’université Cornell (dans l’État de New York) m’a envoyé une première fois en Amazonie, au sud du Venezuela, en 1995, pour une mission de quelques mois, puis l’année d’après pour une mission plus longue.

Les Ye’Kuana occupent deux bassins de rivières du sud du Venezuela, la rivière Caura, et la rivière Ventuari, où se situait ma station de recherche. Je me trouvais à Yutajé  – c’est le nom d’un tepui, sorte de grosse montagne tabulaire [NDLR : qui peut atteindre 3 000 mètres] –. Pendant dix ans, j’ai vécu en Amazonie. Pas bien payé, mais quelle vie extraordinaire !

M. : Comment as- tu réussi à gagner la confiance des Indiens Ye’Kuana ?

D.R. : En faisant mon inventaire des oiseaux, j’ai vu les peuples premiers qui vivent dans cette portion reculée du sud du Venezuela ; les Piaroa, les Guahibo, puis les Ye’Kuana.

Je n’étais pas exactement sur leur territoire lorsque je les ai rencontrés; il y avait  là quatre bonhommes – un vieux, un jeune et deux quarantenaires – venus refaire les toits de la station de recherche, tissés avec des feuilles de palmier. Ils me voyaient partir chaque jour dans la forêt avec mon matériel d’enregistrement et mes filets pour capturer les oiseaux (une méthode inoffensive; on les attrape, on les bague et on les relâche). Ils étaient très curieux de savoir ce que je faisais avec les piafs.

M. : Tu  nous viens du Vermont, un État tout petit et boisé du nord-est des États-Unis, et tu chantes en anglais. Comment t’y prenais tu pour donner aux Indiens des noms d’oiseaux ?

D.R. : Je sortais mon bouquin d’ornithologie pour leur montrer quel piaf j’avais  attrapé, car je ne connaissais pas leur nom dans leur langue. Si l’oiseau n’y était pas représenté, j’imitais son chant et ça les faisait marrer d’entendre un espèce de Blanc (ils nous appellent les Iaranavé ) pépier.

Ils m’ont même gratifié d’un surnom d’oiseau, Tookoo saumé. C’est un petit manakin à crête rouge avec des stries vert-olive sur le dos qui se tient sur un perchoir en dansant le moonwalk de Michael Jackson pour séduire les femelles. Après l’accouplement, il ne s’occupe pas de construire les nids ou d’élever sa progéniture. C’est  juste un sac à sperme volant.

M. : Il y a beaucoup de clichés qui collent à la peau des Indiens et à leur milieu de vie. Vivais-tu vraiment dans la « jungle » au Venezuela ?

D.R. : La végétation, ce n’est pas que de la jungle, comme dans les documentaires. Il existe tout un milieu humide de forêts tropicales et de jolies poches de savanes, avec de gros blocs de granit qui sortent de terre et des palmeraies moriche (palma de moriche).

Quant aux Indiens, contrairement à une idée reçue, beaucoup cherchent à se moderniser. Ils ne veulent pas être perçus comme de gentils petits sauvages qui courent tout nus dans la forêt.

M. : Et toi, en tant qu’américain et gringo, as-tu vécu des rebuffades ?

D.R. : À l’époque, je capturais des libellules, des papillons … avec les Ye’Kuana pour écrire un petit livre sur la biodiversité et le diffuser dans leur l’école.

La révolution marxiste de Chavez m’a empêché de finir ce projet, en décidant d’interdire l’accès de cette partie de l’Amazonie vénézuélienne à tout Américain. Seuls les Iraniens, les Cubains et les Chinois pouvaient s’y rendre, en coopération avec l’armée vénézuélienne. Nous sommes tous perçus comme des impérialistes car notre gouvernement l’est.

M. : Quel souvenir te laisse la révolution d’Hugo Chavez ?

D. R.: Grâce à révolution de Chavez financée par le prix du pétrole, l’armée vénézuélienne a beaucoup fait en termes de médecine, de soutien logistique à la population et de santé. Le seul problème, c’est leur volonté à tout prix d’appuyer la révolution marxiste en matière d’éducation.

Dans les pays sous dictature, il y a toujours des fresques sur les murs, et sur certaines, tu  lisais : « Le socialisme ou la mort » et tu y voyais dessinés des soldats, dont certains en train de mourir sous le coup d’une balle. C’est assez violent : soit tu es avec nous et tu es socialiste, soit tu es mort.

Micmag : Le disque Modern Folk contient la chanson Freeway (Voie libre), que tu présentes comme un hommage personnel à New York, où tu as vécu après l’Amazonie, à partir de 2004. Tu y as enseigné l'écologie urbaine. En quoi consiste la discipline ?

David Rosane : Elle démontre comment l’économie humaine dans le monde fait partie intégrante de l’ensemble de l’écosystème terrestre et de la biosphère, et du fait de la croissance et de la  révolution industrielle, grignote petit à petit un espace fini et des ressources qui sont limitées dans le temps.

Je disais aux enfants de ces pauvres immigrants fraîchement arrivés qu’on allait droit dans le mur et qu’ils avaient rejoint la soi-disant capitale du monde, mais qu’ils étaient en fait dans « le cockpit d’une machine à dévorer le vivant ». Aujourd’hui, j’ai encore des mails d’étudiants qui m’ont remercié de leur avoir ouvert les yeux.

M.: Le clip qui illustre Freeway est un montage soigné de scènes de protestations et de militantisme par toute la planète, en faveur de l’environnement, des droits sociaux, de la décroissance etc. Cette chanson, au final, synthétise tes idées ?

D.R. : Oui, beaucoup d’entre elles se retrouvent dans le clip – monté avec l’aide de Theo Zenou, un garçon brillantissime – et dans cette chanson qui est une ode à la liberté. La cause des peuples premiers, la justice sociale, climatique; j’essaie de faire revivre tout ça dans mes textes.

M. : Ton militantisme s’enracine dans le vécu, ce qui confère un cachet d’authenticité à tes textes. Par exemple à New York, tu as participé au mouvement Occupy. Y-a-t-il des livres, des penseurs qui  influencent tes chansons ?

D.R. : Freeway est surtout une ode au de livre de Paul Hawken, Blessed Unrest (2007), dans lequel il retrace la phylogenèse et l’origine dans le vivant, de la pensée morale et de l’éthique contemporaines. Tous les mouvements de justice sociale et environnementale participent selon lui d’une même réaction du système immunitaire. Dans l’ancien dualisme, il y avait l’homme et la nature.

Or, grâce à la recherche et à un peu de bon sens, nous savons que l’homme fait partie de la nature. Ce n’est plus l’homme contre la nature, mais comme l’écrit Naomi Klein, « Nous sommes la nature qui se soigne ». Ce qui rejoint cette idée d’une réaction collective du système immunitaire face aux malaises sociaux.

Micmag : Un autre chanson du disque s’intitule « Have a Merry Christmas ». Elle dénonce cette tradition de se gorger de dinde à Noël, la surconsommation de viande et plaide pour une assiette végétarienne. Tu t’interdis la viande en toutes circonstances ?

David Rosane : Il peut m’arriver d’en consommer car je suis flexitarien, et non végétarien. Quand mon fils a fini de manger et qu’il reste de la viande au frigo, je refuse de la jeter; parfois je la donne à mes voisins. J’en grignote de temps en temps.

L’animal a vécu, il a été sacrifié. Il ne manquerait plus qu’il se retrouve sous terre, en bout de chair cuit dans un truc en plastique, dans une grosse décharge. Dans un rapport totémique à l’animal mort, je vais absorber un peu de viande à ce moment-là.

M. : Quand s’est fait le déclic idéologique qui t’amène aujourd’hui à éloigner la viande de ton alimentation?

D.R. : J’ai servi d’interprète et d’interviewer pour un bouquin écrit notamment avec Peter Singer, auteur de Animal Liberation (1975). C’est le plus grand penseur vegan et végétarien au monde. Trois jours durant, je l’ai questionné et j’ai traduit ses réponses en français pour l’ouvrage Les Animaux ont-ils des droits (2013).

Et me suis dit : Pourquoi n’ai-je pas été végétarien avant, moi qui œuvre à la conservation de la nature, à l’écologie, à la défense des peuples premiers et des minorités. Si l’identité de la gauche, c’est de s’occuper des plus démunis, alors il n’y a pas plus démuni qu’un animal sensible qui est élevé à des fins d’exploitation médicale, ou pour alimenter l’industrie de la viande et des produits laitiers.

M. : Mais si tu retournais vivre avec les Ye’Kuana, tu les inciterais à ne pas manger de viande ?

D.R. : Je prône un régime végétarien pour ceux qui ont la possibilité de le devenir, si j’étais inuit, je mangerais de la viande. J’adore la pensée de Peter Singer. Il fait parti des utilitaristes, des philosophes anglais un peu autistes au premier abord car ils semblent faire des calculs d’apothicaire. D’ailleurs ils parlent des intérêts des êtres sensibles et non pas des droits fondamentaux.

Singer prend l’exemple d’une expérimentation médicale sur un chimpanzé. Si nous avons la certitude que ce test sur un seul individu permet de sauver des millions de vies humaines, alors il se justifie. Un Inuit ne peut pas faire pousser de courgettes; il mange du foie de morse depuis toujours. Dans ce cas extrême, les utilitaristes considèrent qu’il ne doit pas être végétarien.

M. : Aujourd'hui, tu navigues entre ton Vermont natal et notre capitale. Quels sont tes prochains concerts à Paris ?

D.R. : Nous fêterons le printemps avec un concert sur la péniche Antipode, sur le canal de l’Ourcq le 20 mai 2016, avec les groupes Altamira et Demolition Party, à partir de 20 heures.

Cette célebration se poursuivra le 3 juin, avec un spectacle à La Place rouge KB, au Kremlin-Bicêtre. Le 17 juin, nous serons au Gambetta Club pour la Fête de la musique, et le 24 juin à La Féline.

Crédit photo : Vignette de une - Valérie Grenon /Photo principale article  -Valérie Druguet.


Propos recueillis par Élise Barry pour www.micmag.net




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