A propos de cet artiste dont l’oeuvre consiste à effacer toute trace d’elle-même

Nicole Esterolle (Lyon) - 12 mars 2012
Vous pensiez qu’on avait atteint un sommet indépassable de la schtroumpferie artistico-financière en bande organisée dans l’appareil d’Etat ?

Avec l’artiste caméléon Claude Rutault, qui avait été le sujet de ma précédente chronique et dont la spécialité est de peindre ses toiles de la couleur des murs où elles sont accrochées, vous pensiez qu’on avait atteint un sommet indépassable de la schtroumpferie artistico-financière en bande organisée dans l’appareil d’Etat ; vous estimiez que l’inepte absolu était atteint, car pour vous, l’au-delà du rien, le plus zéro que zéro, le plus vide que vide, le plus nu que nu, ça n’est pas possible, ça n’existe pas, c’est inconcevable pour tout cerveau humain normalement constitué….

Et bien vous vous trompiez, car je vais vous parler aujourd’hui de cet autre artiste de la scène internationale, qui s’appelle Tino Sehgal, qui fait encore plus fort que Claude Rutault dans la mise en abîme de la crétino-schtroumpferie. Il donne en effet à celle-ci comme une sorte de quatrième dimension qui ouvre ainsi une immense perspective de développement à l’économie mondiale de l’inepte.

Car voici ce qui différencie cet artiste des autres schtroumpfs "performeurs" internationaux : pour assurer une forme de pérennité à leurs "œuvres" et monnayer leur travail, la plupart de ses homologues produisent des objets dérivés : vidéos documentaires, dessins, photographies, morceaux de décor, sculptures, ils font des conférences, ils enseignent, etc., alors que Tino Sehgal, lui, se refuse absolument à laisser de telles traces qui pourraient se transformer en reliques. Il rejette même toute forme de "paratexte", autrement dit, pas de catalogue ou fiche d’information destinés aux visiteurs de musée, pas de document descriptif, ni photo, ni film, ni cartel, ni publicité, ni communiqué de presse, ni affiche, ni inscription murale. Il décline les interviews et ne se laisse pas photographier. Ses "situations construites", comme il les appelle, n’existent et ne se transmettent qu’au présent, en live, de manière orale. Le souvenir de ces situations demeure la seule trace de leur déroulement.

En dépit de cette ascèse artistique, et parce qu’il faut bien manger, Tino Sehgal vend tout de même son "travail" à de riches collectionneurs qui entrent donc en possession du souvenir impalpable, de l’idée immatérielle de la mise en scène, sans facture, sans trace comptable, en espèces sonnantes de la main à la main. Aucun document annexe photographique ni écrit ne doit venir authentifier la pièce ou donner des instructions pour la reconstituer. "Les acheteurs interprètent les œuvres après avoir été instruits par l’artiste, selon un protocole oral", explique Agnès Fierobe de la galerie Marian Goodman qui non-représente l’artiste à Paris. (allez sur le site de cette galerie : http://www.mariangoodman.com/artists/ , et vous verrez bien qu’il n’y a en effet ni texte ni image dans la case Tino Sehgal)…. Donc jusqu’à maintenant tout est parfait, irréprochable et d’une rigoureuse logique dans l’absurde schtroumpfesque…

Mais là où ça fait grosse polémique, c’est quand le trio Seban- Pacquement - Blistène du Centre Pompidou, décide en urgence, pour ne pas rater un produit qui fait fureur dans les grands réseaux, pour que la France, pays des Droits de l’Homme et des Lumières, reste bien à l’avant-garde de tous les combats pour l’épanouissement de la pensée humaine, d’acheter à la galerie Marian Goodmann une "performance" récente de Seghal pour la coquette somme de 100 000 euros (montant probable car le centre ne veut pas communiquer le prix d’achat exact, alors qu’il devrait le communiquer à tout citoyen qui en fait la demande, puisque c’est de l’argent public), alors que c’est plutôt les milliardaires (tous de grands humanistes) qui se paient ce genre de friandise conceptuelle à titre privé, avec leur propre argent, et pour épater leurs copains.

Mais là où ça achoppe vraiment, c’est quand Beaubourg est obligé pour sa comptabilité de faire établir une facture à Miss Goodmann, c’est-à-dire de fabriquer un document palpable qui contrevient absolument au protocole d’immatérialité de l’oeuvre, et pour cela, la détruit irrémédiablement.

Autrement dit, le centre Pompidou a acheté une oeuvre qui, par une opération d’achat donnant présence à ce qui doit n’être qu’absence, voit sa valeur tant symbolique que marchande, réduite à néant…

Vous rendez-vous compte, dans quel casse-tête (ne serait-ce que juridique), dans quel vertigineux embrouillaminis, la triplette pompidolienne nous a précipités, nous, modestes contribuables, qui ne comprenons rien à la haute finance ni à la haute intellectualité de l’art qui va avec ?

Je voulais donc vous informer de tout cela, et, pour bien vous prouver que je n’invente rien, je vous place en pièce jointe, l’article du Monde paru il y a quelques mois (et étrangement effacé d’Internet entre-temps), qui raconte l’histoire de cet achat et l’intervention de l’excellent Fred Forest, notre indispensable Chevalier Blanc de l’art contemporain. 

Question : François Hollande, cet autre Chevalier Blanc, voudra-t-il bien , pourra-t-il remettre du sens, de l’ordre, de la justice, de la raison, de l’humanité, dans tout ça ? Je vous... je me le demande…





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