Lyon - Voix Libre

Pourquoi y a-t-il de la critique d’art plutôt que rien ?

Nicole Esterolle - 10 mai 2012
A ce point de déréliction où nous sommes parvenus en matière de critique d’art, pourquoi pas l’anthropophagie, ou même la partouze anthropophage au dernier chic germanopratin!

Interrogation  qui se pose en urgence quand on découvre , sur le site de l’AICA France, cette hallucinante vidéo : http://www.aica france.org/component/videoflow/?task=play&id=24 dont le titre est L’art d’assimiler l’autre" où il est question de cannibalisme en art contemporain…

A ce  point de déréliction où nous sommes parvenus en matière de critique d’art, pourquoi pas l’anthropophagie, ou même la partouze anthropophage au dernier chic germanopratin! Et pourquoi pas, pendant que nous y sommes, cette très bucco-linguale intervention de l’exquise Catherine M.  http://www.aica-france.org/component/videoflow/?task=play&id=27&tab=one&add=1&layout=listview, qui vaut bien son pesant de doigts de pieds fricassés sauce madère ou de compote d’asticots façon Damien Hirst. (Catherine M. nous lit, avec une évidente excitation des glandes salivaires, un texte de Salvador Dali, texte fondateur, selon elle, du cannibalisme en art contemporain, qui nous décrit le premier baiser à sa fiancée Gala : un baiser tellement fouisseur et vorace que la belle, néanmoins consentante, faillit être dévorée toute crue par l’intérieur d’elle-même par son divin bellâtre)

Je ne sais pas, chers lecteurs, si vous sentez la chose comme moi, mais je vois là la preuve, en voyant ces vidéos, que l’AICA-France est bien tombée aux mains d’une bande  d’anthropophages dévoreurs de sens et bouffeurs d’humains, qui vont pomper l’art de tout son contenu, le vider de sa substance proprement artistique… pour y installer ce RIEN, appelé en effet de leurs vœux par la question pourquoi pas rien plutôt que de l’art ?". Un RIEN qui leur simplifiera la vie et leur permettra de combler la béance qu’ils ont créée, en la remplissant d’un questionnement en abîme sur l'absence et d'un discours auto engendré, qui pourra se développer à l'infini dès lors qu’il n'aura plus d’autre objet que lui-même. Un Rien endogamique qui facilitera toutes les spéculations possibles tant intellectuelles que financières (voir mes précédentes chroniques sur cet aspect de la désincarnation de l’art ou de sa  dématérialisation au profit du primat de emballage discursif caractérisant l’indissociable couple art officiel - business art)

D’ailleurs, le financial-artist international Bertrand Lavier, grand ami de la délicieuse Catherine M. et qui peint des frigos déjà blancs en blanc, n’a-t-il pas  avoué  un jour  : "c'est quand je me suis rendu compte que l'art contemporain n'était pas de l'art - mais que du baratin - que je suis devenu artiste contemporain"… d’où l’apparition de cette  génération de phraseurs incontinents, de sophistes mondains, de pédants ridicules, de précieux Trissotins, de sodomiseurs de mouches (celles justement dont Damien Hirst fait si lucrative confiture), de théoriciens, d’historiens de l’art, dont la logorrhée sans objet n’a pour but que d’emballer le vide… Tout comme l’abondance de la tignasse présidentielle emballe du creux… Tout comme, dans cette espèce de dynamique par défaut ou dans cette logique du contre-sens, le contenant remplace le contenu, la spectacularité externe pallie la déficience intérieure ,etc.

Il y a loin entre ces "nouveaux" critiques de l’AICA et ceux qui, au sortir de la guerre, ont créé cette association. Des gens comme comme Raymond Cogniat, Jacques Lassaigne, André Parinaud, Hélène Parmelin, Dora Vallier. Ceux-ci  n’avaient certes pas, eux, la formule de Gilles Deleuze "Créer, c’est résister" toujours à la bouche, mais ils étaient de vrais résistants à l’inepte, et ils étaient même, comme Jacques Lassaigne et André Parinaud, de vrais héros de la Résistance (André Parinaud a eu la vie sauve grâce au bombardement de la prison où il attendait d’être fusillé) ; Ils  étaient de vrais amoureux de la vie et de l’art, et ils  ont, par leurs écrits, donné valeur patrimoniale à quantité d’artistes (d’ailleurs complétement ignorés de nos actuels théoriciens du rien).

Oui, ces fondateurs de L’AICA doivent être consternés de se voir à ce point trahis par leur descendance, bien qu’ils aient pu, comme Hélène Parmelin à travers quelques essais comme son pamphlet intitulé "l’art et les anartistes", ou comme Dora Vallier dans son livre "Art, anti-art et non-art", pressentir le retournement catastrophique de leur progéniture.

Oui, ils n’étaient pas dans l’évanescence ou l’immatérialité mondaine, ils étaient sur le terrain, avec les artistes, pour le respect du sens et du vécu de l’art. Ils étaient dans l’histoire, pour  la permanence des valeurs et d’une vraie mémoire de l’art. Cette mémoire que nos nouveaux évanescents chevelus de l’AICA semblent avoir totalement oubliée, à cause de l’obsession qu’ils ont de la modernité assistée ou de la contemporanéité subventionnée…

Mais le plus ahurissant, à cet égard, c’est que cette nouvelle population de commentateurs-chroniqueurs du rien artistique, de fellateurs du néant, de décérébrés sur-intectualisés, d’historiens qui ne se souviennent de rien, a inventé un dispositif qui s’appelle "Les Archives de la Critique d’Art"  installé à Rennes, la ville de France, qui, comme par hasard, est la plus démunie des galeries d’art contemporain dignes de ce nom (à part l’antique et très respectable Oniris ).  Vous n’y croyez pas ? et bien cliquez sur le lienwww.archivesdelacritiquedart.org/

et vous verrez que je n’invente rien. Oui, la chose existe, (à grands frais pour l’Etat et les collectivités locales bretonnes) et on se demande ce qu’elle peut bien archiver (1), dans la mesure où tous les textes et documents publiés -papier, audio ou télé- sont conservés automatiquement à la Bibliothèque Nationale ou à L’INA ; dans la mesure où elle n’a rien à faire du passé ; dans la mesure où l’art dit "contemporain" qui l’intéresse exclusivement est une anomalie historique, un décrochement d’avec l’histoire, donc inarchivable ; dans la mesure où le RIEN, par définition, ne peut avoir ni odeur, ni couleur, ni température, ni histoire, ni valeur patrimoniale ; ni, a fortiori, d’archives ou de traces historiques. La question est donc : si ce n’est par goût irrépressible pour l’ineptie, le paradoxe ou l’oxymore, qu’est-ce qui fait que, la plupart du temps, le critique d’art contemporain se targue d’être aussi  un historien de l’art, quand le contemporain, justement, n’a aucune certitude d’inscription historique ? Et qu’est-ce qui fait que la profession de critique d’art soit la seule à s’être dotée d’archives spécifiques, quand elle est la seule à ne pas en avoir vraiment besoin ? (il n’existe pas que je sache d’Archives de la critique culinaire, pinardière, cinémataire, littéraire, pâtissière, ou fromagère… qui se justifieraient bien plus que pour cette critique d’art dont l’objet est on ne peut plus incertain… à moins de considérer que cette incertitude soit justement génératrice, par je ne sais quel phénomène de compensation, d’une telle nécessité d’archivage… Allez savoir…) La réponse à cette question est à venir, un jour prochain je l’espère, du côté des vrais historiens et sociologues de l’art contemporain, mais qui n’ont pas encore vraiment commencé le boulot, et se contentent pour l’instant de constater que cet archivage est extrêmement sélectif et exclut royalement 99% de la réalité artistique d’aujourd’hui. En attendant, ce que l’on constate globalement, c’est que cette critique d’art vaguement structurée autour de l’AICA, constituée en majorité de profs ou de fonctionnaires de l’art, noyautée par les aficionados d’Art Press, est en cheville totale avec les appareils de pouvoir et d’argent. Cette critique-là, dénuée de toute fonction critique justement, a amplement contribué à nous imposer les Buren, Pinault et Cie, comme références majeures de l’art d’aujourd’hui, à nous faire avaler le fait que certains aient le droit d’utiliser le Château de Versailles pour valoriser des produits artistico-financiers particulièrement pourris, etc. Honte à elle pour tout cela! Bien entendu, tous les rédacteurs d’art ne sont pas à mettre dans le même panier de thuriféraires et cireurs de pompes du système. J’admets également que la carte de membre de l’AICA ait pu être utile aux rares écrivains d’art à temps complet (donc peu fortunés), pour la gratuité de l’entrée dans les musées, pour mieux décrocher quelques piges et préfaces de catalogues, etc, mais je crois vraiment qu’il n’y a plus maintenant à s’enorgueillir de posséder cette carte, qui me semble plus disqualifiante ou préjudiciable qu’utile professionnellement.

Il serait donc bien, au point où nous en sommes,  que les membres de l’AICA ayant conservé quelque respect d’eux-mêmes, renvoient leurs cartes, et laissent cette organisation disparaître d’elle-même dans la béance de sens qu’elle a creusée.


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