- Lire - Etude

« Depuis toujours, les récits ont ce pouvoir étonnant d’arracher à soi-même et à sa douleur »

Marie Torres - 14 avril 2015
Plongez-vous dans un livre, vous oubliez illico ce qui vous entoure. Vos soucis, vos ennuis. Dans son essai « Les livres prennent soin de nous » Régine Detambel, écrivain et kinésithérapeute, éclaire ce pouvoir bénéfique de la lecture. Les mots de la fiction contre les maux de la vie ? Pourquoi pas.

Si la notion de bibliothérapie est encore un peu floue en France, cette méthode thérapeutique par la lecture est pratiquée depuis des années dans les pays anglo-saxons. Dès le XIXème siècle, les médecins anglais prescrivaient à leurs patients des ouvrages pour les aider à surmonter – voire à soigner- leur maladie.

« Une page ou une phrase nous donne de nos nouvelles et nous prenons soudain conscience d’une vérité intérieure. »

« La pionnière de la bibliothérapie anglo-saxonne, Sadie Peterson Delaney (1889-1958) a mené ses premières expériences cliniques dans un hôpital de l’Alabama, autour de 1916, précisément pour tenter de soulager les nombreux troubles psychologiques de militaires traumatisés par les horreurs de la Première guerre mondiale. »

La lecture comme remède ?  Comment un récit peut-il nous apaiser dans la détresse physique ou psychique. Dans le handicap ou la grande vieillesse. Par le rythme de ses phrases, la musicalité de ses mots ou encore la sensualité de son papier. C’est ce que nous explique Régine Detambel dans son essai « Les livres prennent soin de nous » à travers les témoignages de grands auteurs, à travers aussi ses propres expériences puisqu’elle pratique elle-même, depuis plusieurs années, la bibliothéraphie créative à Montpellier.

« Le livre permet de rendre le monde intelligible, il dénoue les conflits psychiques : m’identifiant au personnage, je comprends que je ne suis pas seul dans cette situation. (…) Une page ou une phrase nous donne de nos nouvelles et nous prenons soudain conscience d’une vérité intérieure. »

« Un livre doit être un choc électrique pas un roman bienveillant »

Que ce soit le récit de fiction ou la poésie, l’effet est le même : il agrandit notre vision du monde et de notre propre existence. Mais prudence nous prévient Régine Detambel « Un livre doit être un choc électrique pas un roman bienveillant car on n’a jamais fait de la bonne littérature avec de bons sentiments. »  Et de citer Kafka.

« On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres (…) un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. »

Un essai qui se lit comme un roman et qui nous fait entrevoir de nouveaux horizons…

En attendant, retrouvez Régine Detambel, dans l'entretien qu'elle nous avait accordé en juin dernier.

Micmag.net : Vous êtes romancière, kinésithérapeute mais aussi bibliothérapeute. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette thérapie ?

Régine Detambel : Peu de gens savent que les livres soignent. Pourtant, ils ont le pouvoir de nous soigner par le sens de leur histoire, la mélodie et la musicalité de leurs mots, le toucher sensuel du papier… Depuis toujours, les récits ont ce pouvoir étonnant, dans les mouvements de la lecture ou de l’écriture, d’arracher à soi-même et à sa douleur, en proposant des fictions enveloppantes et du sens toujours renouvelé.

M : Comment expliquez-vous ce processus ?

R.D. : Nous avons besoin du récit pour vivre, nous avons besoin d’une « régurgitation linguistique de notre expérience » comme le dit Pascal Quignard. La nécessité du récit est la spécificité de l’humain. Tout ce qui est humain circule en nous et se transmet par des histoires, des mythes et des légendes qui, avec les contes, participent de cette tradition orale où se dit le secret de la naissance et de la mort en une parole que seul l’inconscient peut entendre.

M : L’histoire doit être « belle » pour faire du bien ?

R.D. : Non, pas nécessairement car le « beau » est culturel, dépend des modes ! En revanche il faut une œuvre de fiction magistrale, bourrée de rythmiques revigorantes, d’une multiplicité de sens feuilletés et de métaphores caressantes. Les grands livres sont de puissantes panacées.

M : Comment pratiquez-vous ?

R.D. : Pendant cinq années, j'ai initié de nombreux bibliothécaires à la bibliothérapie, mais je souhaite maintenant former individuellement des personnes très motivées qui pourront alors ouvrir leur atelier de bibliothérapie dans leur établissement, ou bien transmettre cette pratique à d’autres. Aujourd’hui je ne m’adresse plus seulement à des bibliothécaires, mais j’ouvre ma formation aux animateurs, psychologues, professions liées au soin, enseignants, libraires, lecteurs convaincus...
 La formation consiste en une journée de travail. La matinée est consacrée à la théorie, et l’après-midi à la pratique.

M : Délivrez-vous des « ordonnances  » ?

R.D. : A l’inverse des bibliothérapeutes anglo-saxons, je me méfie un peu des textes prescrits. J’aime que les patients-lecteurs cherchent eux-mêmes les ouvrages qui leur parleront profondément, mais je peux les mettre sur la piste en lisant des extraits par exemple.

M : Quels sont les motifs de consultation les plus courants ?

R.D. : Le manque de sens dans la vie est un des signes d’appel récurrents. Mais tout est du ressort des livres, du chagrin d’amour au sentiment de perte d’estime de soi. Je donne souvent l’exemple de Philippe Forest ou de Camille Laurens, sauvés par la littérature après la perte de leur enfant.

M : Que pensez-vous des ouvrages de « Développement personnel » ? Peuvent-ils être « prescrits » en accompagnement d’un bon roman ?

R.D. : Je n’aime pas du tout ce type d’ouvrages qui ne parle pas à l’inconscient et assène des conseils d’hygiène de vie, sans aucune figure de style ni aucun souci esthétique. Or ce sont précisément les figures de style qui parlent à l’inconscient, surtout la métaphore, évidemment !

M : Mais pour vous la littérature ne guérit pas seulement  « l’âme » : dans plusieurs de vos ouvrages vous évoquez la guérison des corps – Corps extrême, Opéra sérieux -, la vieillesse aussi  avec Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses…

R.D. : Vous savez, le corps et l’esprit ne sont qu’une seule et même entité. Les livres parlent au corps aussi ! On dit que la lecture à haute voix fait autant de bien qu’une promenade en forêt.

M : On peut dire que la bibliothérapie est à consommer sans modération notamment en temps de crise où le moral est souvent en berne : elle aide à se sentir mieux, elle évite la prise de médicaments et, donc, contribue à réduire le déficit de la sécurité sociale… en contrepartie elle augmente notre propre budget « culture » ce qui rejoint tout à fait le raisonnement de Victor Hugo « En temps de crise, il faut doubler le budget de la Culture  » !

R.D. : Oui, oui, c’est une conséquence des crises. Après les attentats du 11-Septembre, la vente de fictions a décuplé aux Etats-Unis ! Les gens se cherchent un sens dans les bons livres !

Pour en savoir plus :
Le site de Régine Detambel

Régine Detambel sera, le jeudi 16 avril, l'invitée de François Brusnel, dans La Grande Librairie sur France 5.


Marie Torres
Les Livres prennent soin de nous
Pour une bibliothérapie créative
Editions Actes Sud, 2015
16 euros

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