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Patrick Tudoret : « Comme l’a écrit Bernanos, l’enfer, c’est de ne plus aimer »

Marie Torres - 15 octobre 2015
Parfois poignant, souvent drôle, « L’homme qui fuyait le Nobel », superbe roman semi-épistolaire, ayant pour cadre le chemin de Compostelle, est un éloge du mouvement, de l’élan. Le roman d’un amour fou d’un homme pour sa femme, que la mort n’a pu abolir. Rencontre avec son auteur, Patrick Tudoret.

Après  avoir vu sa femme, atteinte de la maladie de Huntington, perdre peu à peu sa motricité et sa vie, Tristan Talberg, un écrivain de renom, cesse toute activité littéraire. Aux exhortations de son entourage, il réplique  « que le grand  Hugo, lui-même, n’avait plus commis une ligne après la mort de Juliette Drouet, le grand amour de sa vie ». Cependant, il se voit décerner le Prix Nobel ! Alors il fuit. Il fuit Paris. Il fuit le vacarme médiatique qui en est le sceau. Après une halte chez des amis, ses pas le mènent, par hasard, sur la route de Compostelle où il retrouvera le goût de vivre.

Micmag.net : Avez-vous fait Compostelle, comme on dit ?

Patrick Tudoret : Non, malheureusement, je suis pour l’instant un Jacquet contrarié ! Il faudrait au moins deux mois et demi, trois mois, pour faire le chemin dans son entier et je n’ai jamais eu le temps nécessaire, mais c’est un vieux rêve et je ne renonce pas à l’accomplir. En revanche, je connais beaucoup, la plupart même, des lieux que je décris  dans le roman – comme mon personnage Talberg, je suis un assez bon marcheur – pour les avoir arpentés avec, toujours en tête, cette fascination pour Compostelle.

M. : Ce n’est donc pas par hasard si le personnage de votre roman, Tristan Talberg, se retrouve, par hasard, sur le chemin de Compostelle ?

P.T. : C’est un peu ironique, c’est vrai, mais j’ai voulu que Talberg tombe sur le chemin par hasard alors que dans mon esprit cela faisait très longtemps que j’avais envie de prendre Compostelle comme arrière-plan d’un roman. Mais le hasard est-il vraiment le hasard ? Le pèlerinage de Compostelle fascine depuis 1000 ans, c’était l’occasion de parler de ces centaines de milliers de gens qui en arpentent les chemins, chaque année, qui marchent, qui (se) cherchent. Comme Pascal, « je ne puis aimer que ceux qui cherchent… »

M. : Talberg se retrouve sur le chemin de Compostelle parce qu’il fuit le Prix Nobel. Fuit-on une aussi prestigieuse récompense ?

P.T. : Personne ne l’envisage en effet, et la police pense même que Talberg a été enlevé… Le Nobel est une distinction estimable, prestigieuse, certes, mais ça fait de nombreuses années qu’on ne l’a plus donné à un Faulkner, à un Gide, à un Camus, à des calibres pareils. Il faut bien le dire, il est devenu un peu le prix mondialisé du « littérairement correct ».  De toutes façons, depuis la mort de sa femme, Talberg a rompu avec les vanités sociales, son rapport avec le monde est proche de la nullité. Que lui rapportera ce Prix ? Rien hormis un solide paquet d’argent, or, il n’en a pas besoin, il en a suffisamment pour acheter une paire de chaussures de marche et assouvir la seule passion qui lui reste : marcher seul à flanc de montagne ou sur une lande bretonne. Mais ce Prix Nobel l’oblige, lui qui était assis sur le bord du chemin, à se lever, à se remettre debout et à reprendre son chemin. Au fond, c’est ce qui va le sauver et le ramener à se rabibocher avec le monde, Merci, donc, in fine, à, l’Académie suédoise…

M. : Ce roman est, avant tout, un éloge du mouvement…

P.T. : Oui, un éloge du mouvement, donc de la vie, dans ce monde trop souvent statique, enkysté dans de fausses certitudes,  qui se donne l’illusion du mouvement comme le hamster se donne l’illusion de se déplacer dans sa roue. Mais ce roman est, aussi, le récit d’un homme qui, toute sa vie a voué un amour fou à sa femme et se rend compte, une fois qu’elle est partie, à quel point il aurait pu peut-être l’aimer davantage encore. Il se rend compte qu’il a été fautif à certains moments. Un peu absent. Et peut-être a-t-il aussi parfois tourné le dos à l’essentiel. C’est d’ailleurs ce qu’il lui écrit dans ses lettres, car n’oublions pas que c’est un roman semi épistolaire. C’est aussi le roman d’un homme qui renoue avec l’amour à travers sa femme et à travers le chemin qu’il finit par accomplir jusqu’à Compostelle. Et plus il avance, plus il a le sentiment de se rapprocher d’elle dans une quête assumée d’élévation, même si c’est un agnostique proclamé, au contraire de sa femme qui a toujours eu une foi d’airain y compris dans les affres de la maladie. A la fin, on sent bien que si la foi, un jour, se présente, il la laissera faire…

M. : L’amour est omniprésent.

P.T. : L’amour c’est tout ce dont peut être capable l’être humain, apte, malheureusement à bien peu de choses, si l’on y regarde bien, sauf trop souvent à bousiller son prochain avec volupté… Comme l’a écrit Bernanos, « L’enfer, c’est de ne plus aimer. » Et Bernanos a raison, l’enfer, ce n’est pas tant de ne plus être aimé que de ne plus aimer. Nous sommes tous guettés par cet enfer-là…

M. : Je ne voudrais pas conclure sans préciser que votre roman est également très drôle à de nombreuses pages.

P.T. : Oui, je suis heureux de vous l’entendre dire. Ce livre est tout sauf noir, désespéré.  Il peut-être âpre, dur, mais les passages drôles abondent. L’ironie, aussi, y a la part belle, humble démontage d’une société trop souvent engluée dans ses ridicules. Même certaines scènes avec sa femme, déjà diminuée par la maladie, sont cocasses, car c’est ainsi que va la vie, dans ses oscillations apparemment paradoxales. C’est un livre que j’ai écrit dans un même élan, vers quelque chose de plus grand que moi, que nous… Un éloge de la verticalité dans un monde que je trouve trop coupablement nihiliste, horizontalement matérialiste, enflé trop souvent de son propre vide…

https://patricktudoret.wordpress.com/

Marie Torres pour www.micmag.net
L'homme qui fuyait le Nobel
Patrick Tudoret
Editions Grasset, octobre 2015
18 euros
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