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« Quand je dis «roman espagnol contemporain», je le date à partir de 1975, après la mort de Franco»

Marie Torres - 26 septembre 2017
Antonio Muñoz Molina,Juan Marsé, Arturo Pérez Reverte, Carlos Ruiz Zafón, Victor Del Arbol… Comment expliquer le renouveau de la littérature espagnole contemporaine ? Sa qualité et sa variété ? Spécialiste dans ce domaine et professeur à l’université Lumière Lyon 2, Philippe Merlo-Morat nous éclaire

Micmag.net : Comment définiriez-vous la littérature espagnole contemporaine ?
Philippe Merlo-Morat :
Je parlerais de splendeur et de variété. Splendeur, car elle est de qualité, variété, car il y a énormément de romans.
Quand je dis « roman espagnol contemporain », je le date à partir de 1975, après la mort de Franco. Là, il y a une explosion qui peut s’expliquer par la disparition de la censure. Mais ce qu’il faut souligner, c’est la qualité. Je veux dire que dans la quantité de publications, on trouve toujours de la qualité. Beaucoup de qualité dans des genres très variés : le roman historique, le roman de la mémoire.

M. : Quelle est la différence entre les deux genres ?
P.M.M
. : Le roman historique remet tout dans le passé, le roman de la mémoire essaie de récupérer la mémoire plus immédiate. Il y a, surtout dans les années 80/90, de très bons romans sur la mémoire des vaincus de la guerre civile. La mémoire qui n’a pas pu s’exprimer sous le franquisme. Je pense notamment à Antonio Muñoz Molina, c’est vraiment un des grands romanciers de l’époque.

M. : D’autres genres ?
P.M.M. : Le roman policier, même si ce genre a toujours été très traditionnel en Espagne. Mais, après 1975, il prend de l’ampleur et surtout, derrière la façade « policier », il y a énormément de références historiques à l’Espagne franquiste mais aussi à l’Espagne de la transition. Je pense à deux grands auteurs : Eduardo Mendoza et Manuel Vasquez Montalban avec sa série Pepe Carvalho. Deux grands auteurs de romans policiers, romans d’enquêtes, romans à intrigues.

M. : La politique dans le roman ?
P.M.M. :
Il y a deux générations qui se croisent : ceux qui avaient une conscience politique sous le franquisme, des auteurs comme Rafael Sanchez Ferlosio, des femmes comme Carmen Laforet et ceux qui n’en avaient pas. Ces derniers sont nés dans les années 40/50 et ont commencé à avoir une conscience politique vers la fin du franquisme. Et puis surtout ils n’ont pas vécu la guerre civile et les restrictions du franquisme. C’est ce qui fait la grande différence entre les deux générations et cela se ressent beaucoup dans l’écriture. Ce sont ce qu’on appelle les auteurs de la génération innocente. Ce sont ceux qui n’ont pas participé au conflit

M. : Quelques grandes figures féminines actuelles ?
P.M.M.
: Almudena Grandes. Elle est en train d’écrire ce qu’elle appelle une série d’épisodes nationaux, en s’inspirant de ceux d’un auteur du XIXe siècle, Benito Pèrez Galdós. Il les avait  rédigés pour que les moments importants de l’histoire de l’Espagne se conservent. Almudena Grandes a, elle, décidé de reprendre cette sorte de saga mais en l’appliquant à la Guerre Civile et au franquisme. On peut aussi citer Rosa Montero.

M. : Et avant elles, durant le franquisme ?
P.M.M.
: Avant elles, il y a eu des femmes qui ont montré que l’écriture n’était pas uniquement réservée aux hommes. Deux grandes romancières qui ont commencé à écrire dans les années 50/60, sous le franquisme : Carmen Martin Gaite et Anna-Maria Matute. Ces femmes, comme l’époque était très sexiste, ont débuté par des contes ou des romans pour enfants et, petit à petit, sont passées à des romans autobiographiques. Je précise que toutes les deux ont pu écrire car elles venaient de familles bourgeoises ; l’une d’une famille de Salamanque, c’est-à-dire de la Castille profonde très conservatrice et l’autre, Anna-Maria Matute, a vécu entre Madrid et Barcelone. Des femmes qui vivaient dans de grandes villes, qui avaient une formation, qui faisaient partie de la bonne bourgeoisie mais qui ont montré que les femmes pouvaient écrire et ce sont elles qui ont inspiré les nouvelles générations.

M. : S’il ne fallait citer qu’un seul roman ?
P.M.M.
: N’en citer qu’un ? C’est impossible ! Je peux évoquer des romans qui ont énormément marqué. La vérité sur l’affaire Savolta d’Eduardo Mendoza où apparaissent des techniques narratives qui avaient complètement été oubliées ou peu utilisées, c’est-à-dire où il y a plusieurs narrateurs qui se croisent. C’est un roman qui n’hésite pas à aller pomper des passages du guide bleu pour parler de Barcelone tout comme il prend des extraits d’actes juridiques - parce que c’est un roman policier -, pour les intégrer presque entièrement.

Beatus Ille d’Antonio Muños Molina. Un grand roman qui a marqué. Un roman sur la mémoire. Et d’ailleurs, dans les années 2010, en Espagne, il y a eu une loi sur la mémoire historique (Ley de Memoria Histórica) pour toutes les victimes républicaines et leurs descendants, pour un rétablissement de la vérité historique. Et la fiction a beaucoup aidé car comme on n’avait rien d’écrit, ce sont les romanciers qui ont inventé l’histoire et souvent leurs inventions étaient assez proches de la vérité

M. : Si un ami vous demande de lui conseiller une lecture pour ses vacances ?
P.M.M. : Je lui suggère des romans assez faciles à lire comme ceux d’Arturo Perez Reverte. Des romans hybrides qui mélangent roman historique et roman d’aventure, roman de la mémoire et roman policier. C’est un auteur qui écrit très bien et se documente beaucoup. Un ancien journaliste de guerre. Deux périodes de prédilection chez lui : certaines époques de l’Espagne comme la période napoléonienne avec Le Hussard, le XIXe siècle avec Le club Dumas inspiré des écrits d’Alexandre Dumas ; et le Siècle d’Or espagnol - XVIe et XVIIe siècle -, avec toute la série du Capitaine Alatriste, très facile d’accès.

M.:  Vous conseillerez un roman en particulier ?
P.M.M.
: Le tableau du maître flamand. La solution de l’intrigue se trouve dans un tableau où une partie d’échecs est en train de se jouer…

M. : Que pensez-vous de Carlos Ruiz Zafón, très en vogue en Espagne et en France ?
P.M.M.
: Sa spécificité, c’est le mélange des genres. On n’est plus dans le roman historique, ou dans le roman d’aventure ou dans le roman policier. Il y a un peu de tout. Ses récits se déroulent sous le franquisme, à la transition. Des romans de la mémoire face à un passé pas si lointain et escamoté. Mais ce sont aussi des romans à intrigues proches du roman policier. Et ils sont très beaux comme L’ombre du vent.

Lire aussi, La belle vitalité de la littérature espagnole contemporaine

Marie Torres pour www.micmag.net
Littérature espagnole contemporaine
Philippe Merlo-Morat
Editions Puf, 2009
19 euros

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