20-01-2011 16:03:16

Dans le joyeux bazar de Belluc

L’artiste rencontré chez lui près de Montpellier a un sens aigu de la collection… au cas où le monde viendrait à disparaître. Des mises en scène codées, des assemblages déridés, le père Belluc, toute une histoire !

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C’est un petit coin perdu du côté de Montpellier à l’entrée d’un village. Une maison en pierre recouverte de lierre et de verdure. A l’intérieur, chaque pièce est un quasi-amoncellement d’objets. Nous sommes entrés chez l’un des plus exubérants chineurs de la région qui a passé au peigne fin, les fins de marchés, les décharges et autres rebuts pour s’attarder sur l’objet fragile, le bout de papier froissé. Non, vous ne trouverez pas ici des lignes pures d’architecte, de designer en quête de séries limitées et originales. L’artiste Bernard Belluc, 59 ans, propriétaire des lieux, est tout le contraire de cette démarche vénale ou esthétique. Vous ne trouverez pas non plus un modèle de fluidité des matières ou un guide pratique d’histoire de l’art mais bien une poétique de l’objet perdu. Cet illuminé, à la manière d’un Antonin Artaud dont il semble être une résurrection, est un puriste de la récupération qui s’agite lorsque les autres dorment.

Une gueule d'Antonin Artaud

Inutile de frapper à sa porte avant 15 heures car personne ne vous ouvrira les volets de sa caverne qu’il a lui-même construit pierre par pierre de ses mains. Fenestrous (petites fenêtres) ou rosace d’église, carrelages anciens, parquets, le tout fut récupéré dans les décharges des années 70. C’est durant cette période qu’il récupéra aussi des fonds de magasin pour tenter d’en reconstituer quelques uns. C’est ainsi qu’à l’étage, il a mis en rayon, boîtes à cirage de marques d’époque : rayon noir, cirage l’éclipse, balais et autres produits de droguerie. « La droguerie a quelque chose d’inquiétant, de sulfureux. C’était pour moi la maison de la sorcière. Et en même temps la droguerie de mon enfance me fascinait avec ses couleurs criardes et ses graphismes de rats. » Chaque pièce de cette bâtisse villageoise avec son beau jardin n’est qu’une forêt vierge d’objets, un jaillissement volcanique d’assemblages, un expansionnisme qui ne connaît pas la crise : collection de cornes pour la matière : « dans la corne il y a quelque chose de viking, d’approche des légendes de la mer » dit l’intéressé ; collection de produits pour droguerie dans les années 50, collection d’effigies de Napoléon en papier, affiches, plâtre, bois ; collection de boîtes de bonbons, cadeaux bonux, collection de figurines, de majorettes, d’objets qui ont attrait à la mort, collection de globes terrestres, d’objets infiniment petits, de figurines moyenâgeuses. « J’ai ramassé les collections des autres aussi pour aller plus vite, celles d’adolescent par exemple comme les images Malabar, les capsules de sodas. Durant les années 50 les épiciers en faisaient des rideaux de ces capsules ». L’habitacle n’est qu’une maison-atelier avec des thématiques à tiroirs pour un travail titanesque. L’infatigable père Belluc a de la suite dans les idées car rien n’est abandonné ou orphelin dans son richissime foutoir. Un jour, l’objet porté disparu va renaître de ces cendres pour trouver place dans une vitrine d’un musée, dans un assemblage créatif dont il a le secret et les codes. Car ici chaque coin de sa maison interpelle : Pourquoi un couteau de boucher à côté du Napoléon d’Abel Gance ? Pourquoi un accordéon posé derrière une belle maquette de paquebot ? Officiellement B.B. au masculin est sculpteur figuriniste qui modèle des figurines en faïence historiques de la Révolution à l’Empire depuis l’âge de 17 ans. Mais Belluc est à présent connu pour ses installations artistiques au musée de l’objet de Blois ou comme concepteur du MIAM (musée international des arts modestes à Sète) avec son ami Hervé di Rosa. Bernard est un accumulateur de matière depuis 1975. Le périssable, « l’infime archéologique » tout ce qui sera utilisé chez lui ne sera pas transformé par respect dit l’artiste pour l’objet. Et la course contre la disparition des objets se poursuit. Puces de Lunel, de Sète, de Montpellier, de Marseille. Décharges, visites de brocanteurs, les puces encore, les chiffonniers, tous ces personnages de l’ombre dans le rouage de la récupération font partie de sa famille. Avec sa mobylette et sa carriole pour attelage, Bruno parcours les routes départementales tôt le matin. Car le bonhomme, clope au bec, n’a ni permis de conduire, ni certif. « J’ai un problème depuis l’enfance avec la disparition, peur que ma mère disparaisse. Je suis né avec la peur. Jusqu’à mes vingt ans, j’étais un grand bègue. Je ne pouvais pas prononcer un seul mot. Petit j’étais à l’écart des autres enfants et j’avais donc inventé des petits mondes imaginaires avec des dialogues, des personnages. Je m’inventais. Je rêve de King kong depuis quarante ans. En 1956 j’étais l’un des premiers à avoir la télévision. J’ai donc vu apparaître un extrait de TV de king kong qui escalade l’Empire State Building. Ca m’a fasciné et terrorisé. Depuis ce monstre me poursuit… mais c’est très évocateur cette porte sur la forêt interdite et très freudien cette porte de l’inconscient ». « Un bègue a la parole emballée » dit de lui-même Bernard qui tente de rattraper le retard qu’il a sur nous dans la fluidité des mots. Chez lui, les monstres sont de sortie et aux premières loges dans la cuisine, les chambres, la bibliothèque et les couloirs : le loup garou, King Kong et Napoléon. -Napoléon un monstre avez-vous dit ? « Ben oui, un hors norme, vous avez d’ailleurs chez moi, l’affiche d’un Albert Dieudonné qui incarne Napoléon d’Abel Gance. Mon père de retour de Paris à mes six ans, au lieu de m’amener la Tour Eiffel m’avait offert un petit buste en plâtre jaune de quatre sous de Napoléon. C’est le seul cadeau que mon père m’a fait. Ma passion montait pour Napoléon et je trouvais ce personnage attractif, lorsque j’ai découvert que c’était un redoutable chef de guerre. Je le modelais en pâte à modeler. Plus ma passion grandissait et plus mon père le haïssait. A la fin de sa vie mon père me confia qu’il l’avait trouvé dans un bordel parisien.» Notez au passage qu’il collectionne les visionnages : le chef d’œuvre Napoléon d’Abel Gance (dernier grand film muet de 1927) Bernard l’a vu plus de vingt fois. Et puis, si l’on aime se perdre dans les couloirs de la maison, un écorché vous aide à entrer dans la bibliothèque où s‘entremêlent bouquins, mannequins d’enfants, vinyles, figurines et masques de carnaval. Sommes-nous en enfer ou au paradis ? La Belluc mania se plaît à narguer la nostalgie, souffler sur les braises de la mort tout en dévorant la vie à pleines dents. Entre l’enfer et le paradis, il y a la Belluc attitude.





 

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