Pour comprendre les mécanismes - 

Un psy entre dans le cerveau d’eBay

Interview Hélios Molina - 
Le puissant site de vente en ligne eBay a demandé à Serge Tisseron, psychanalyste et directeur de recherche à l’université Paris-X, (Nanterre-92), de se pencher sur les habitudes et les mœurs des "eBayeurs", dans une enquête psychosociologique. Etonnant et instructif.

Micmag : quelles révélations tirez-vous de votre étude ?

Serge Tisseron : il n’y a pas vraiment d’individu type. Les usagers ont plusieurs usages d’eBay. Il y a tout d’abord l’usage raisonnable, pratique, pour acheter des produits moins chers, plus vite. Il y a ensuite un deuxième type, une attitude : c’est la flânerie afin d’y voir des objets qu’on ne peut pas s’acheter ou découvrir. Un troisième usage : c’est le désir de mener des enchères. Ceux-ci n’achètent que durant les dernières heures.

M : ces derniers vont-ils sur eBay comme au Casino ?

S.T. : c’est exact ! Ils ont le profil du joueur. Nous avons interviewé beaucoup de collectionneurs. Ils obéissent à différent profils : flâneurs, passionnés, joueurs.

M : tout ce temps passé sur Internet ne cache-t-il pas autre chose ?

S.T. : on relève deux grandes manières de faire tout cela : soit tout seul, soit à plusieurs. C’est une grande découverte de l’enquête. Il y a, certes, des solitaires, presque avec une forme de dépendance, mais aussi d’autres internautes qui utilisent eBay comme un support de relations. Pour aller sur une brocante, aux Puces, à Drouot, sur un vide-grenier, à plusieurs ou en famille, cela peut être compliqué. En revanche, sur eBay, c’est toujours possible d’y aller ensemble. On note donc des pratiques conviviales ou amicales. Ils enchérissent à plusieurs.

M : concrètement, ces eBayeurs font-ils des affaires ?

S.T. : les affaires sont réalisées sur tous les sites nationaux. C’est bien connu. On fait des affaires sur des objets de brocante. Selon les pays, ces objets ont des prix différents.

M : mais ne se plaignent-ils pas d’un manque de contact avec l’objet ?

S.T. : oui, c’est un vrai regret. S’ils convoitent un objet de brocante, ils vont sur une foire pour le voir, le toucher. Ils vont essayer de remettre de la réalité. Mais d’autres vont s’enflammer à partir des informations sur eBay et demeurer dans le virtuel. Certains ne vont même pas ouvrir les cartons lorsqu’ils reçoivent leurs objets, puisque la seule chose qui importe est le plaisir d’enchérir. Certains vont même oublier la valeur de l’argent.

M : a-t-on à faire à des profils de gens fortunés ou le contraire ?

S.T. : on trouve de tout. Certains ont très peu de revenus, des RMIstes qui rêvent d’acheter des objets qu’ils ne pourront pas payer en fin de compte. Au début, cela leur semblait accessible ; d’autres sont des retraités avec de tout petits moyens, qui retapent les objets et les revendent. Des adolescents qui se font de l’argent de poche avec le numéro de compte de leurs parents. A l’opposé, vous avez des gens qui gagnent entre 6 000 et 8 000 euros mensuels, et peuvent donc acheter des objets de collection. Dans ce cas de figure, vous avez aussi des dames sans profession, dont le mari rapporte 6 000 euros par mois… elles jouent à économiser trois sous…elles justifient leur existence en faisant de petites économies dont le couple n’a pas vraiment besoin.

M : cela révèle donc le problème des faux marchands, estimés à 15 000 euros sur eBay, non ?

S.T. : en effet, on voit des marchands qui font semblant de ne pas être marchands mais aussi le contraire. Par exemple, certains enseignants qui en ont marre de leur travail, et qui essayent de se construire une nouvelle vie pour éventuellement se refaire un métier.

M : gagnent-ils vraiment de l’argent ?

S.T. : oui, certains se font plusieurs milliers d’euros par mois, c’est totalement défiscalisé .


Extraits de l’étude de Serge Tisseron sur les comportements des eBayeurs :

L’argent dématérialisé : de nombreux utilisateurs présentent la logique des enchères comme une invitation à perdre de vue la réalité ; on oublie que c’est du vrai argent. C’est un chiffre, l’argent n’a plus de valeur. Le caractère virtuel de l’argent engagé dans les enchères est confirmé par le fait que l’objet acheté est souvent perçu comme "un cadeau" au moment de la réception, comme si la dépense n’avait pas eu lieu.

L’argent rematérialisé : mettre un prix maximum tout de suite et ne plus y toucher est une manière pour beaucoup d’éviter le risque de "déraper" dans les enchères. Certains refusent même de regarder les enchères pour ne pas être tentés d’enchérir et ne retourner sur le site que quand ils savent que tout est terminé.

La rencontre fantasmée : ne pas rencontrer ses vendeurs et ses acheteurs est une façon de continuer à croire qu’on a vendu ou acheté à des gens qui sont tels qu’on les imagine, c’est-à-dire qui partagent nos goûts, nos centres d’intérêt, voire notre âge et notre catégorie sociale. Au contraire, la rencontre réelle montre très souvent que ce n’est pas le cas !

La rencontre réalisée : lorsque la rencontre a lieu, il arrive qu’elle soit décrite comme un moment de sensorialité intense, notamment dans le contact olfactif, comme si toute la sensorialité contenue jusque là investissait soudain le champ de la rencontre.



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