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Eliane Serdan : « L’exil est avant tout la fin d’une harmonie »

Marie Torres - 30 juin 2013
Exil, solitude, silence. Le troisième roman d’Eliane Serdan, « La Fresque », est un ouvrage intimiste. Un roman d’atmosphère. Aucun dialogue, aucune dissonance ne viennent troubler le fil harmonieux de l’intrigue. Entretien avec l’auteur.

Italie, XVe siècle. Trahi par ses proches, Gian Di Bruno est contraint de fuir Sienne, sa ville. Il s’installe dans la propriété inhabitée d’un ami. Là, débute l’exil, La solitude, le silence, la nature, Gian Di Bruno va devoir s’y habituer. Les apprivoiser. Vivre avec eux. Troisième roman d’Eliane Serdan. « La Fresque » a reçu, le 17 juin dernier, le Prix Tortoni 2013 qui récompenseune œuvre qui n’a pas eu la place méritée dans les médias. Rencontre avec l’auteur.


Micmag.net : L’exil est le thème principal de « La Fresque ».
Eliane Sedan : L’exil est le thème commun à mes trois livres mais il est peut-être plus particulièrement présent dans mon dernier roman. Ce n’est pas un hasard si j’ai mis en exergue la phrase de Dante « Tu quitteras tout ce que tu as aimé le plus chèrement  ». 

M
. : Du vécu ?
E.S.
: Oui. Je suis née au Liban que ma famille et moi avons quitté à la fin du mandat français. Nous nous sommes installés en Provence. Chaque fois qu’on me demandait où j’étais née et que je répondais au Liban, on me disait « Ah bon vous êtes libanaise ». Et puis il y a eu un moment où je n’ai plus supporté la petite phrase « Vous n'êtes pas d’ici ». Mais nous n’étions pas seulement exilés du Liban, ma famille a vécu en Turquie, en Grèce…J’ai fini par conclure que nous n’étions de nulle part mais j’ai assez bien supporté la chose. C’est l’arrivée dans le sud-ouest qui a rendu brusquement ce sentiment insupportable. Je dis, dans mon roman, que l’exil est avant tout la fin d’une harmonie. C’est la rupture avec une végétation, des odeurs, un climat. Il faut s’adapter en permanence et c’est quelque chose d’épuisant.

Si j’osais je dirais que dans chaque exil particulier renaît la douleur d’un premier exil et qu’on peut se demander à quelle nostalgie première nous ramène cette quête d'un paradis perdu qu'aucun lieu ne saurait remplacer.

M.
: Votre héros pense « Pour la première fois, la mort m’a semblé préférable à l’exil ». Et vous, l’avez-vous pensé ?
E.S.
: Non, je n’ai à aucun moment pensé que mourir était préférable à l’exil. En revanche, dans la dépression nerveuse qui a suivi mon arrivée à Castres, c’est vrai que j’ai eu à lutter contre le désir de me coucher et de me laisser mourir. De ne plus me lever. Mais j’avais trois enfants, donc le désir de ne pas les abandonner a été le plus fort.

M. : C’est l’écriture qui « sauve » Gian di Bruna. L’écriture vous a-t-elle aidé, vous aide-t-elle, à surmonter l’exil ?

E.S. :
L’écriture est pour moi un ancrage. Je l’ai expliqué dans mon précédent roman « Le Rivage intérieur ». Lorsque je termine un livre, il y a toujours un moment terrible de dépression, de flottement jusqu’à ce que j’ai en tête une nouvelle gestation. Un nouveau projet qui prenne forme pour que je puisse m’installer dans un lieu imaginaire. A ce moment-là, j’ai l’impression de toucher terre et d’aborder un rivage. Et j’ai surtout la sensation que de ce lieu- là on ne pourra plus m’exiler. C’est ce qu’il y a de merveilleux dans l’écriture : l’impression de ne plus être seule et de rentrer dans une fraternité.

M. : Beaucoup d’écrivains ont souffert de l’exil
E.S.
: Oui, il me semble que c’est presque la condition nécessaire à l’écriture ! Je suis très proche d’écrivains comme Giuseppe Ungarettiqui n’ont plus trouvé de patrie. On pourrait penser qu’il faut obligatoirement trouver un endroit pour s’installer. Mais c’est le contraire. On n’arrive plus à s’ancrer et on devient nomade. Ungaretti dit « Dans aucun lieu de la Terre je ne peux m’installer ». C’est très réconfortant d’avoir tous ces frères d’écriture qui ressentent la même chose et qui eux aussi souffrent de cet exil.

M. : Dans votre très beau roman, on ressent, d’une part, le silence et la solitude, de l’autre, une certaine musicalité donnée par le rythme de votre écriture. Qu’en dites-vous ?
E.S. : Le silence est quelque chose qui me fascine. C’est une volupté et c’est aussi un chemin vers autre chose. Car lorsqu’on est dans certains types de silence, assez rares, on a l’impression que tous les bruits humains ont disparu. Alors le moindre souffle, le moindre bruit de feuille d’arbre, tout devient comme une voix et on a l’impression qu’il existe d’autres langages et qu’on se tient sur un seuil. De ce point de vue, l’évolution de mon personnage ressemble à la mienne puisque au départ c’est un citadin qui vit à Sienne dans le bruit et il va rencontrer le silence, la solitude et cela va le terrifier. La forêt le terrifie, la présence de la nature l’encercle, le menace et à la fin il s’accorde à ce silence, à la respiration silencieuse des arbres qui deviennent pour lui comme une présence fraternelle.

M. : Et la musique ?
E.S.
: La musique est très importante pour moi, je suis plus auditive que visuelle. Je passe beaucoup de temps à trouver le mot qui soit à la fois juste et en même temps accordé à celui qui le précède et à celui qui suit. J’accorde aussi beaucoup d‘importance à ce que la phase coule sans heurts. Sans aucun à-coup. Sans rien qui blesse l’oreille. C’est une chose que je sens spontanément. Et pour ce livre, plus que pour les autres, j’ai ressenti le besoin, dès la première page, de rester dans la tonalité particulière qui s’était créée et d’écarter tout ce qui pouvait faire dissonance. C’est la raison pour laquelle les dialogues ont disparu. Ils auraient été comme des fausses notes, comme des scories dans le texte. J’ai voulu écrire un texte entre musique et silence dans une tonalité particulière qui laisse une empreinte au lecteur. J’espère y être parvenue.


Propos recueillis par Marie Torres
La Fresque
Eliane Serdan
Editeur : Serge Safran éditeur, 2013
Prix : 12.50 €

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