Paris - photo-Ciné

Ma rencontre avec Henri Cartier-Bresson

Par Hélios Molina - 19 février 2014
Il est arrivé du haut de son mètre quatre-vingts avec ses 91 ans, sa poignée de main vigoureuse, son regard translucide, dans ce coin caché et secret du XXe arrondissement. Ensemble, nous avons marché quelques mètres sur le pavé de cette rue ensoleillée, pour jeter un œil aux graffitis...


Hélios Molina : votre rencontre avec Gandhi (1), comment ça s’est passé ?

Henri Cartier-Bresson : je voulais faire des photos de lui et je suis allé chez lui. Je lui ai montré des photos de mon livre pour qu’il sache ce que je faisais. Il s’est arrêté sur une photo de  Paul Claudel en train de regarder un corbillard vide et m’a demandé "quel est le sens de cette photo ?" Il a ajouté ensuite trois fois : la mort, la mort, la mort en anglais. Il a continué à regarder longuement en silence. Il avait un rendez-vous un quart d’heure après le nôtre. Et puis il a été tué…

H.M. : vous avez vécu l’arrivée au pouvoir des communistes en Chine ?

H.CB. : je connaissais le commandant de l’Améthyste, un vaisseau anglais et le magazine Life m’a demandé de monter à bord et photographier le passage des communistes lorsqu’ils devaient traverser le Yang-tseu-Kiang. J’ai été voir Guillermaz, notre attaché militaire –je ne fréquentais pas les attachés militaires d’habitude-  mais il a fait une anthologie de la poésie chinoise, c’est un homme merveilleux. Il m’a dit "pas de conseil à vous donner, mais si vous tenez à votre peau n’y allez pas ! Trouvez une excuse et dites à Life que vous avez une crise de foie, qui est la maladie courante des Français". Et l’Améthyste a coulé.

H.M. : vous étiez membre de l’association des artistes révolutionnaires l’AEAER (2) ?

H.CB. : oui

H.M. : c’était intéressant ou plutôt de la foutaise ?

H.CB. : c’était Aragon rue de Navarin, l’Aragon que j’admirais, celui du "Paysan de Paris", du libertinage. Il y avait Brassaï, Kertesz. J’avais la foi d’un premier communiant, c’est-à-dire une espèce d’espoir… Nous avions des réunions de temps en temps.

H.M. : Aragon, quel est le sentiment qui vous reste du personnage ? De l’amertume ?

H.CB. : de la reconnaissance et du mépris, une mauvaise combinaison. Parce que Chim (surnom de David Seymour), Capa et moi nous travaillions à son journal "Ce soir", nous y faisions des reportages photos.

H.M. : quelle est votre position sur le droit à l’image qui se restreint comme une peau de chagrin ? Robert Doisneau a eu plusieurs procès…

H.CB : Doisneau a eu tort parce qu’on ne blague pas avec ces trucs-là… C’est grave ! Mon ami Capa, lui, n’avait pas truqué sa photo du milicien tombé au front.

"Le portrait, c’est toujours une question de millimètre. C’est de la géométrie. Les sentiments, l’enfer en est plein !" 

H.M. : on m’a raconté que vous aviez photographié sur une plage du Nord le baiser d’une femme et d’un homme. Et ce n’était pas sa femme qu’il était en train d’embrasser car cette dernière s’était manifestée.

H.CB. : énormément de gens se reconnaissent pour la même photo. Doisneau est tombé dans le piège pour le "Baiser de l’Hôtel de ville". Tout se joue dans la légende. Si les gens s’embrassent, je ne sais pas à qui j’ai à faire… le droit à l’image, c’est uniquement une question de fric.

H.M. : vous faites souvent référence au Russe anarchiste, Michael Bakounine. Quand avez-vous commencé à épouser la pensée libertaire ?

H.CB. : avec Elie Faure, le grand historien d’art. Il y a très longtemps. C’était l’oncle de mon ami d’enfance Tracol, mon ami de toujours. Je lisais Elisée Reclus aussi.

H.M. : vous n’êtes pas le seul photographe à avoir décidé d’arrêter la photographie pour la peinture. Pourquoi ce choix ?

H.CB. : ça va beaucoup plus loin parce que le dessin, c’est une graphologie. La photo, c’est un acte, le dessin une méditation. Mais je continue à faire des portraits sans appareil. Tiens... clic, je fais le vôtre et ça reste dans ma mémoire. Les portraits, j’adore ! Il faut que cela soit en place et c’est toujours une question de millimètre. C’est de la géométrie. Les sentiments, l’enfer en est plein !

H.M. : et la guerre d’Espagne, ce fut important dans votre vie ?

H.CB. : c’était une prémonition de ce qui allait se passer ensuite. Je suis rentré en France en 1939 par Puigcerdá (village de montagne à la frontière à la fin de la guerre civile). Mon film "Victoire de la vie" est sorti à ce moment-là. C’était tellement long le montage…

H.M. : l’agence Magnum (3) du début, c’était l’esprit libertaire aussi ?

HCB : Chim, Capa et moi, oui. Après c’est devenu une entreprise. Mais c’est Chim qui a fait Magnum. Il avait un front de mathématicien. Capa, c’était un aventurier.

H.M. : et vous, comment vous qualifiez-vous ?

H.CB. : intello… je ne peux pas définir. Il y a eu une unité absolue entre nous.

H.M. : quel est le critère d’une bonne photo ?

H.CB. : c’est la géométrie puis la sensibilité. Mais la base est le dessin.

H.M. : quelle peut être la place de l’artiste dans l’agitation politique de notre société ?

H.CB. : j’essuie mes lunettes d’abord pour te répondre… Pour moi, tout être humain sensible est un artiste potentiel. Le mot "artiste", on ne le met pas sur sa carte de visite. Tout a son importance. Nous ne faisons rien impunément. Et si l’on râle en cachette, ça vous donne des crampes d’estomac…

Propos recueillis par Hélios Molina en avril 2000 chez Henri Cartier-Bresson, rue de Rivoli à Paris.

(1) En 1948, il séjourne en Inde et en Chine (avec la fin du Kouo-Min-Tang et      le début du pouvoir communiste.

(2) En 1923, il fréquente les surréalistes.

(3) En 1947, il fonde avec Robert Capa, David Seymour et George Rodger             l’Agence Magnum. Il quitte l’agence en 1966 et conserve l’exploitation de       ses archives. 

Ma rencontre avec Henri Cartier-Bresson 

Il est arrivé du haut de son mètre quatre-vingts avec ses 91 ans sur les épaules, sa poignée de main vigoureuse, sa canne et son regard translucide, dans ce coin caché et secret du XXème arrondissement. Ensemble, nous avons marché quelques mètres sur le pavé de cette rue ensoleillée, pour jeter un œil aux graffitis de toutes les couleurs sur le mur en contrebas. Dans la délicatesse de son regard, j’ai senti qu’il y avait un homme sensible, un poète prêt à s’émouvoir encore et encore malgré la déferlante d’aventures et les incessants compliments qui ont couronné son travail. Il s’est assis au bout d’un banc.

Je l’ai ensuite rencontré plusieurs fois chez lui face au jardin des Tuileries en visionnant sur un écran d’ordinateur, un vaste panorama de photos parmi un fonds de milliers de clichés noir et blanc. L’idée était de faire un livre (4) sur le monde du travail et ses souffrances. Après plusieurs semaines et mois, il m’est apparu une autre dimension de l’homme. Un profond regard social sur le monde cru du travail. Un angle rapproché sur les tracasseries que vivent au quotidien des milliers de gens, leur souffrance, leur douleur. Puis je me suis laissé aller avec lui sur cette photo d’homme à vélo qui disparaît dans un chemin de terre au Mexique avec son violoncelle énorme dans le dos. Il avait un petit sourire de complaisance envers cet homme qui fuyait à vélo dans la campagne. Cartier-Bresson, comme un regard d'enfant dans un monde cruel.

Hélios Molina

(4) Vers un autre futur : un regard libertaire, Editions Nautilus

       (livre épuisé)



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