New York city - 

De Téhéran à Manhattan, itinéraire d'un photographe de mode

Ecrit par Omid Memarian Traduit par Emmanuelle Marmion (gobalvoices) - 15 janvier 2017
Si le photographe de mode Kourosh Sotoodeh avait poursuivi son rêve dans son pays natal, l’Iran, il aurait probablement été arrêté par les services de sécurité au cours d’une répression au sein de l’industrie de la mode, actuellement en pleine expansion.

Le photographe iranien Kouroush Sotoodeh avec les mannequins Allegra Dewi Carpenter et Eszter Boldov pendant une séance photo sur un toit de New York. Photo partagée par Koroush Sotoodeh.

Si le photographe de mode Kourosh Sotoodeh avait poursuivi son rêve dans son pays natal, l’Iran, il aurait probablement été arrêté par les services de sécurité au cours d’une répression au sein de l’industrie de la mode, actuellement en pleine expansion – une répression qui, ces dernières années, a amené les autorités à qualifier les gens comme Kouroush de « photographes itinérants qui appâtent les filles ». Depuis le début de l’année 2016, les photographes de mode ont été arrêtés en masse, ainsi que des mannequins et tous ceux qui travaillent dans les agences de mannequins.

Depuis qu’il a quitté la République Islamique d’Iran pour travailler dans une agence basée à Dubaï, en 2009 – l’année durant laquelle le gouvernement iranien a sévèrement réprimé les manifestants contestant la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence – le photographe ne regarde plus en arrière. Koroush vit depuis à New York, où la liberté d’expression est autant une réalité qu’une compétition effrénée. « Les gens constituent le sujet de mes photos, il est donc normal pour moi de vouloir aller là où les gens disposent de davantage de liberté avec leurs vêtements, leur comportement, et leurs actes sociaux », explique-t-il pendant une séance photo dans un studio de Manhattan. En Iran, Koroush risquerait l’emprisonnement ou pire s’il venait à publier les clichés – ceux d’une mannequin partiellement dénudée – qu’il prenait le jour où je l’ai interviewé.

Tenter d’intégrer la ville où la compétition est la plus forte, particulièrement en ce qui concerne la mode, n’est pas chose aisée. Pourtant, à 38 ans, l’homme a déjà publié ses photos dans des magazines comme inCOVER et Harper’s Bazaar, et se sent comme chez lui. « Comme l’un des New-Yorkais que je préfère, [le comédien et humoriste] Louis C.K., je jette mes meilleurs travaux et je recommence jusqu’à créer de meilleurs clichés », affirme-t-il, alors qu’il change un objectif. « C’est la meilleure chose à faire ».

Alors que je discute avec Koroush pendant une de ses séances photos, nous évoquons les problèmes et opportunités présents dans l’industrie de la mode en Iran, et comment sa carrière a décollé dans la capitale mondiale de la mode, New York.

Omid Memarian (OM): Quand avez-vous débuté votre carrière de photographe ? Quand avez-vous quitté l’Iran et pour quelle(s) raison(s) ?

 Traduction Citation d'origine

Koroush Sotoudeh (KS): Depuis mon plus jeune âge, j’étais fasciné par l’illustration, mais j’ai commencé la photographie de façon professionnelle en mars 1999. J’étudiais le design industriel et naturellement, je passais beaucoup de temps à l’Université des Arts où j’apprenais énormément sur la photographie et où je pouvais voir, apprécier et pratiquer. Quand je dis « de façon professionnelle », je veux dire quand j’ai commencé à en vivre. A cette époque-là, j’avais une vision et une compréhension de la photographie complètement différentes, comparé à ce que je sais maintenant. Mes clients et moi en comprenions très peu de choses, nous pensions faire de la photographie de mode, mais il serait sans doute plus juste de dire que j’avais l’habitude de faire des portraits inhabituels de gens que j’aimais voir à travers mes objectifs. Progressivement, j’ai engrangé plus d’expérience et de connaissances sur ma profession. Suite à une offre que m’a faite une agence de mannequins en 2009, j’ai rapidement accepté ce job et j’ai déménagé à Dubaï.

OM: A quels problèmes deviez-vous faire face en tant que photographe de mode en Iran ?

 Traduction Citation d'origine

KS: Il y a de nombreux créateurs et photographes de mode compétents et imaginatifs en Iran, certains d’entre eux obtiendront une grande reconnaissance. Il y a également un grand groupe de jeunes Iraniens qui sont intéressés par le mannequinat, et qui possèdent les caractéristiques physiques internationales nécessaires à cette profession. Mais pour de nombreuses raisons, dont les lois iraniennes et l’absence de relation du marché iranien avec la scène internationale, la plupart de ces talentueuses personnes devront être particulièrement chanceuses si elles veulent prospérer dans ce milieu.

" Comme tous ces artistes iraniens qui choisissent des gens comme sujets, j’ai eu des problèmes"

Je ne peux pas dire si la photo de mode est autorisée ou non en Iran, car la loi est silencieuse sur de nombreux problèmes, et cela laisse place à des interprétations subjectives. Mais je peux affirmer qu’il n’y a aucune loi contre le fait de photographier des gens qui portent de beaux vêtements, donc il ne devrait y avoir aucun problème. S’il y a un problème, je n’ai vu aucune loi me disant quoi faire ou ne pas faire en tant que photographe afin de rester en règle. Le mutisme de la justice permet à différentes organisations d’agir à leur guise. Comme tous ces artistes iraniens qui choisissent des gens comme sujets, j’ai également eu des problèmes, mais le plus gros d’entre eux était les menaces occasionnelles sur une profession basée sur les arts et l’esthétique – ce que je ne pourrais jamais comprendre.

OM: Quels sont les secteurs de la photographie de mode qui rencontrent le plus de soucis en Iran ?

 Traduction Citation d'origine

KS : Généralement, quand les hommes sont les sujets de la photo de mode, il n’y a pas beaucoup de limites, bien que ce ne soit pas toujours le cas en réalité. Il y en a beaucoup plus lorsqu’il s’agit de photographier des femmes, certaines ayant été mises en place par la justice. Je ne parle pas des photos dénudées qui, comme tout le monde le sait, sont interdites en Iran ! Mais il y a une forte interprétation subjective et une application de ces restrictions. Celles-ci augmentent ou non selon la vision des officiels en charge des arts et de la culture. En tant que photographe, vous ne savez jamais quelles lois vous devez suivre pour construire un plan d’action à long terme pour votre développement professionnel. Il est normal d’en avoir marre et d’abandonner finalement la profession.

OM : Connaissez-vous des photographes ou des mannequins en Iran qui ont été forcés de faire autre chose, à cause de la pression exercée par le pouvoir ?

Traduction Citation d'origine

KS : Oui, j’en connais. Je connais beaucoup de personnes très talentueuses dans leur domaine, mais qui ne peuvent poursuivre leur travail en Iran, et qui ont décidé d’émigrer, mais l’immigration n’est pas toujours la meilleure chose à faire. Parfois, ils sont incapables de se battre sur le marché du travail, et finissent par faire autre chose que de la photographie. Leur incapacité à se battre n’est pas nécessairement une conséquence de leur manque d’expertise, mais en raison des barrières linguistiques, de leur inaptitude à s’adapter aux nouvelles conditions sociales, et de l’absence de soutien. Mais les épreuves de la vie ne devraient pas provoquer de déception et d’échec.

OM : Pourquoi pensez-vous que les autorités iraniennes surveillent les mannequins et photographes iraniens, et essaient de contraindre votre travail ?

 Traduction Citation d'origine

KS : Je ne pense pas qu’il y ait un accord entre les législateurs du gouvernement sur ce sujet. Quand toute la profession est entravée par des décisions subjectives, les conditions pour le développement de cette profession s’amenuisent, et quand un photographe travaille dans un tel environnement, vous vous sentez tout juste toléré. Si la photo de mode en Iran venait à se tourner vers la nudité et l’érotisme, vous violeriez sérieusement la loi et une répression serait inévitable, mais je crois que même la nudité n’est pas vraiment définie et qu’il n’y pas de limites assez claires.

Y a –t-il des procédures écrites sur la façon dont les cheveux d’une femme doivent être montrés dans une photo ? Est-il écrit quelque part qu’une femme qui aurait les lèvres rouges et pulpeuses ne devrait pas être le sujet d’un gros plan ? A mon avis, les autorités définissent de façon différente ces limites et ont chacune leur propre idée sur la question. En fin de compte, leur plus gros problème est que ces activités puissent enfreindre la culture Islamique. Mais la vérité est que personne ne parle d’une seule voix quand il s’agit de définir les restrictions de la culture Islamique.

OM : Pensez-vous que les répressions continues à l’encontre des mannequins et photographes iraniens les empêcheront de poursuivre leurs carrières ?

 Traduction Citation d'origine

KS : Non. L’industrie ne s’arrêtera pas. Les vêtements sont l’un des besoins basiques des êtres humains, peu importe où les gens vivent. La mode et son industrie sont très actives en Iran et ont naturellement besoin de promotion et de marketing. Par conséquent, la photographie de mode, avec toutes les restrictions qu’elle comporte, continuera d’exister, car sa créativité est sans limites. Le processus de réflexion ne s’arrêtera jamais et trouvera toujours le moyen de s’exprimer. J’espère que les lois sont établies pour fixer des limites afin que tout le monde sache ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Le fait est que le monde souterrain, dans lequel se déroulent beaucoup de choses, est bien plus grand que le monde visible.

OM : Qu’arrivera-t-il, selon vous, si les agents de sécurité se rendent compte qu’un photographe réalise des photos dénudées ?

 Traduction Citation d'origine

KS : Encore une fois, l’issue différera en fonction de la façon – subjective – de traiter le problème. A l’instar de nombreuses autres choses qui sont considérées comme un crime en Iran, vous ne savez jamais quand vous franchissez la ligne rouge ! Paierez-vous une amende de 200 dollars, serez-vous emprisonné, ou serez-vous déchu de vos droits civiques ? Je sais que ce genre de photo est considéré comme un crime, et tout ce que je peux affirmer, c’est que j’ai été très chanceux de m’en tirer avec une amende. Il peut y avoir d’autres formes de pression exercées sur les photographes ordinaires, alors imaginez ce que pourrait endurer quelqu’un qui fait des photos érotiques en Iran !

OM: Est-il possible de gagner sa vie comme photographe professionnel de mode en Iran ?

 Traduction Citation d'origine

KS : Si par “professionnel”, vous entendez quelqu’un qui construit sa vie en fonction de cela, alors la réponse est oui. Si vous allez sur Instagram et tapez quelques mots-clés très simples, vous trouverez de nombreux photographes et mannequins iraniens. Comme je l’ai déjà dit, cette industrie existe et est économiquement viable. Mais si la question est de savoir s’ils sont de classe mondiale, la réponse dépend d’un certain nombre de facteurs. Comme par exemple de la façon dont un artiste se promeut. Quand quelqu’un se rapproche dangereusement de la ligne rouge fixée par le pouvoir cette personne bénéficiera indubitablement de moins de publicité, ce qui l’amènera vers un travail de qualité moindre et des revenus plus faibles.

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