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Entretien avec Pavel Giroud, chouchou du public au festival "Cinélatino"

CÉDRIC LÉPINE - 13 juin 2016
Le réalisateur cubain Pavel Giroud nous présente "El Acompañante", son film récompensé par le Prix du public au dernier festival "Cinélatino-Rencontres de Toulouse". Une plongée dans la société cubaine des années 1980, à travers l'itinéraire de deux parias. Sortie en salles le 17 août 2016.

Pavel Giroud © Laura Morsch-Kihn assistée d'Ingrid Castellanos

Le réalisateur cubain Pavel Giroud, en compétition officielle avec El Acompañante, lors  du dernier festival Cinélatino-Rencontres de Toulouse, a remporté le Prix du public. Yotuel Romero y incarne un boxeur dopé, tandis qu'Armando Miguel interprète un militaire séropositif. Deux figures de réprouvés, dans la société castriste des années 1980.

Micmag : Les deux personnages principaux de votre films ont en commun d'être des exclus de la société cubaine. Pourquoi ce choix ?

Pavel Giroud : C’est là en effet l'un des thèmes que j’avais à cœur de développer dans mon film. Les deux hommes en question appartiennent  au monde du sport et à l'armée, deux secteurs de la société dans lesquels s’est incarnée orgueilleusement la révolution cubaine. Ils ont tous deux sali l’image de ces deux étendards de la révolution castriste et pour cette raison, ils se retrouvent exclus.

Daniel, le militaire, a commis un péché mortel à une époque où, à Cuba, le sida était associé à la communauté gay. L’armée touchée par le sida, c'est un sujet d’opprobre. Horacio Romero, le boxeur, s’est dopé à cause de la pression sociale, pour gagner des grands combats. Il a été puni et s’interdit lui-même désormais tout avenir. Dès lors, leur situation vis-à-vis du reste de la société les conduit à se rapprocher.

M : La politique menée à Cuba dans les années 1980 pour endiguer l’épidémie du sida, en isolant les porteurs du VIH dans des sanatoriums, est-elle actuellement connue des Cubains ?

P. G. : Cette histoire des sanatoriums est très connue. À l’époque où le sida devint une menace mondiale, le sanatorium fut l’objet de différentes légendes urbaines. Les Cubains acceptaient d’autant plus aisément les sanatoriums que les porteurs du VIH étaient exclus de leur proximité quotidienne : ils se sentaient alors protégés de cette contagion.

Ainsi, le père de Daniel, qui représente la politique du gouvernement de l’époque, dit de son fils : « Demande à quiconque dans la rue s’il veut côtoyer un malade. » Tel était l’état d’esprit de l’époque. La pays bénéficiait alors d'un bon système éducatif et de santé, mais les Cubains ne pouvaient pas librement sortir du pays. C'était  la même chose à l’intérieur du sanatorium : traitement médical très développé, mais interdiction de sortir.

M : Quelle est votre perception des sanatoriums de cette époque, et de leur impact  sur les malades du sida ?

P. G. : Je pensais au départ condamner ce système de rétention, mais des anciens malades m’ont expliqué que s’ils ont survécu, c'est grâce à ces sanatoriums. C’est pourquoi j’ai cherché  à comprendre ce qui se passait à cette époque, sans immédiatement condamner.

Ceux que je considérais  comme des prisonniers, étaient mieux traités et mieux assistés médicalement que les autres porteurs du VIH dans d’autres régions du monde. Cette maladie a conduit à détruire la confiance que les Cubains avaient entre eux, c’est là l'une des grandes hontes sociales qu’a apporté le sida. Après 1989, alors que Cuba n’avait plus les moyens de maintenir les sanatoriums, les porteurs du VIH ont dû suivre leur traitement chez eux. Or, il leur était difficile de vivre dans une société qui n’était pas disposée à les accueillir.

M : Le film, c'est aussi l’histoire de la peur d’aimer l’autre, et comment peu à peu, ces préjugés tombent, laissant une relation s'instaurer.

P. G. : Je ne connais pas de films qui traitent d’une relation amoureuse entre un homme sain et une femme porteuse du VIH. Ces films doivent exister, mais je ne les ai pas vus. Il y a pour moi des moments importants dans le film, par exemple, un personnage explique que cela vaut la peine d’aimer, alors que l’amour lui a tant coûté et qu’il sent que l’amour en tant que tel lui est interdit. Pour lui il y a une manière, non habituelle, mais très personnelle d’aimer.

Six années d'écriture pour le scénario

M : L’histoire se situant dans les années 1980 – vous étiez alors enfant –la réalisation du film est-elle pour vous une manière d'interroger avec un nouveau regard cette époque ?

P. G. : La Révolution, c'était un âge d’or où tout semblait parfait. Pourtant, il paraît qu’il y a de nombreux cadavres enterrés, et des histoires à redécouvrir. Le public cubain a beaucoup apprécié de se replonger dans l’époque du film et c’est pourquoi mon  film a reçu le Prix du public au Festival de cinéma de Miami et le second prix du public au Festival de cinéma de La Havane. Les Cubains ont identifié avec beaucoup d’émotion chaque objet du décor associé aux années 1980 qu’ils avaient connues.

Il en va de même des habits que nous portions à l'époque, et qui variaient peu, provenant alors uniquement de l’Union soviétique, de Bulgarie, de RDA. Ajoutons à cela quelques objets envoyés par la famille, installée à Miami.

M : Que vous a appris la réalisation de ce film sur cette époque   ?

P. G. : Grâce à mes  recherches historiques sur son contexte politique, j’ai découvert beaucoup de choses que j’ignorais jusque-là. Le film fut pour moi une expérience révélatrice, en même temps qu’il me mettait en lien avec des choses connues. Ainsi, ce fut une période sombre pour les sportifs qui se voyaient privés de tout horizon international, en raison de l’isolement du pays. Les conflits de mes personnages sont en revanche universels : on peut parler à la fois de liberté, d’exclusion sociale… Ces thèmes universels sont placés dans le contexte particulier du Cuba des années 1980.

M : Pouvez-vous évoquer  votre expérience dans les domaines de la  musique et de la vidéo d’art ?

P. G. : Une partie de ma carrière est profondément liée à la musique. J’ai étudié les arts visuels et la dramaturgie cinématographique et j'ai commencé à mélanger mes différentes sources artistiques, pour accéder  à un autre niveau de réalité. J’ai réalisé plusieurs vidéos artistiques musicales à Cuba et des documentaires pour la plupart musicaux. La musique m’a toujours accompagné : il y a en permanence de la musique dans mon intimité.

Yotuel Romero, qui interprète le boxeur dans le film, est le leader d’un groupe de rap très populaire à Cuba : les Orishas. Il a été le producteur musical de grandes stars de la musique latino comme Ricky Martin et a eu sa propre carrière de chanteur en solo. J’ai toujours eu confiance dans la force de son jeu scénique. C’est l’un des acteurs les plus disciplinés, entraînés et le moins paranoïaque de ceux avec lequels j’ai travaillé dans ma vie. Le second acteur, Armando Miguel, est lui-aussi empirique : il vient d’un groupe d’acteurs amateurs et détient une force intérieure d’expression tout à fait remarquable.

M : Comment avez-vous travaillé avec Alejandro Brugués (réalisateur de Juan de los Muertos) qui a coécrit le scénario ?

P. G. : Alejandro Brugués est un très bon ami, même si nous avons des goûts cinématographiques différents : il aime des films que je déteste et vice et versa. Alejandro Brugués et Pierre Edelman ont en réalité travaillé sur la première étape du scénario. Durant les six années d’écriture, le scénario a beaucoup changé mais a toujours conservé la même colonne vertébrale.

Alejandro Brugués devait être le producteur du film mais il a été pris entre temps par son propre film, Juan de los Muertos. J’ai donc recherché de mon propre côté un autre producteur. À partir de là, le scénario a beucoup évolué : j’ai eu l’opportunité de travailler avec Senel Paz, le scénariste de Fraise et Chocolat [Tomás Gutiérrez Alea, Juan Carlos Tabío, 1993] et d’autres encore qui m’ont beaucoup aidé à solidifier la structure dramaturgique du film, à travers surtout les personnages secondaires. En revanche, l’histoire du boxeur Horacio Romero est celle que nous avons inventée avec Alejandro [Brugués] un soir sur la plage en buvant quelques bières !

Entretien réalisé par Cédric Lépine www.micmag.net

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